Pêle-mêle

17 juin 2017

Tout me semble inquiétant

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
Dimanche, 9 décembre 1890.

Encore une fois, en terminant la journée, j’éprouve un sentiment pénible. Tout me semble inquiétant. Copié le journal de jeunesse de Liovotchka. Aujourd’hui, j’ai réfléchi tout en me promenant. La journée a été claire et extraordinairement belle. Il gèle, — 14 degrés. Sur les arbres, les branches, les herbes, une épaisse couche de neige. Je suis passée près de la grange, puis j’ai suivi la route qui mène à la pépinière. A gauche, le soleil déjà bas sur l’horizon ; à droite, le croissant. Sous les feux du couchant, les blancs sommets des arbres avaient des reflets rosâtres. Le ciel était d’azur et au loin, dans la clairière, une neige éclatante et duvetée. C’est là qu’est la pureté. Comme cette blancheur, cette pureté est belle partout, en tout : dans la nature, dans l’âme, dans les mœurs, dans la conscience, partout elle est magnifique ! Que d’efforts j’ai faits pour la conserver ! A quoi bon ? Les souvenirs d’un amour, même coupable, n’eussent-ils pas été meilleurs que ce vide et cette candeur ?
J’ai joué du piano, d’abord avec Tania une symphonie de Mozart, ensuite avec Liovotchka. Avec ce dernier, cela n’a pas marché et il s’en est pris à moi. Bien que ce mouvement ait été très fugitif et presque imperceptible, le ton hargneux qu’il a pris avec moi m’a si vivement blessée que, sur-le-champ, c’en fut fait du plaisir du jouer à quatre mains et j’ai été envahie d’une affreuse tristesse. L’arrivée de Birioukov a interrompu notre jeu. Les jeunes filles se sont troublées. Tout le monde a cessé d’être naturel. On a beaucoup parlé, mais la conversation était tendue, affectée, désagréable en somme. J’espère que Birioukov ne tardera pas à partir et que Macha se calmera. Mais une fois soulevée, cette sotte histoire ne s’arrangera pas de sitôt. Je lis dans la Revue des Deux Mondes un roman dont l’héroïne, une jeune fille, fait un séjour chez l’homme qu’elle aime et éprouve une grande joie à se voir entourée des objets parmi lesquels il vit. Comme c’est exact !
Mais si ces objets sont des instruments de cordonnier, des bottes, une chaise percée, etc., qu’arrive-t-il ? Non, je ne pourrai jamais m’y faire.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

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