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2 juillet 2017

« Mort à crédit » (2)

Publié par ditchlakwak dans "Mort à crédit" par Louis Ferdinand Céline

C’est rue Rancienne !… c’est à deux pas !… » Je ne suis pas forcé d’y aller. En principe moi je l’ai finie, ma consultation !… Elle s’obstine… Nous sommes dehors…
J’en ai bien marre des égrotants… En voici trente emmerdeurs que je rafistole depuis tantôt… J’en peux plus… Qu’ils toussent ! Qu’ils crachent ! Qu’ils se désossent ! Qu’ils s’empédèrent ! Qu’ils s’envolent avec trente mille gaz dans le croupion !… Je m’en tartine !…
Mais la pleureuse elle m’agrafe, elle se pend vachement à mon cou, elle me souffle son désespoir. Il est plein de « rouquin »… Je suis pas de force à lutter. Elle me quittera plus. Quand on sera dans la rue des Casses qui est longue et sans lampe aucune, peut-être que je vais lui refiler un grand coup de pompe dans les miches… Je suis lâche encore… Je me dégonfle… Et ça recommence, la chansonnette. « Ma petite fille !… Je vous en supplie, Docteur !… Ma petite Alice !… Vous la connaissez ?… »
La rue Rancienne c’est pas si près… Ça me détourne… Je la connais. C’est après les Usines aux câbles… Je l’écoute à travers ma berlue… « On n’a que 82 francs par semaine… avec deux enfants !… Et puis mon mari qui est terrible avec moi !… C’est une honte, mon cher Docteur !… »
Tout ça c’est du mou, je le sais bien. Ça pue le grain pourri, l’haleine des pituites…
On est arrivé devant la tôle…Je monte. Je m’asseye enfin… La petite môme porte des lunettes. Je me pose à côté de son lit. Elle joue quand même un peu encore avec la poupée. Je vais l’amuser à mon tour. Je suis marrant, moi, quand je m’y donne… Elle est pas perdue la gniarde… Elle respire pas très librement… C’est congestif c’est entendu… Je la fais rigoler. Elle s’étouffe.
Je rassure la mère. Elle en profite, la vache, alors que je suis paumé dans sa crèche pour me consulter à son tour. C’est à cause des marques des torgnioles, qu’elle a plein les cuisses. Elle retrousse ses jupes, des énormes marbrures et même des brûlures profondes. Ça c’est le tisonnier. Voilà comme il est son chômeur. Je donne un conseil… J’organise avec une ficelle un petit va-et-vient très drôle pour la moche poupée… Ça monte, ça descend jusqu’à la poignée de la porte… c’est mieux que de causer.
J’ausculte, y a des râles en abondance. Mais enfin c’est pas si fatal… Je rassure encore. Je répète deux fois les mêmes mots. C’est ça qui vous pompe… La môme elle se marre à présent. Elle se remet à suffoquer. Je suis forcé d’interrompre. Elle se cyanose… Y a peut-être un peu de diphtérie ? Faudrait voir… Prélever ?… Demain !…
Le papa rentre. Avec ses 82 francs, on se tape rien que du cidre chez lui, plus de vin du tout. « Je bois au bol. Ça fait pisser ! » qu’il m’annonce tout de suite. Il boit au goulot. Il me montre… on se congratule qu’elle est pas si mal la mignonne. Moi, c’est la poupée qui me passionne…
Je suis trop fatigué pour m’occuper des adultes et des pronostics. C’est la vraie caille les adultes ! J’en ferai plus un seul avant demain.
Je m’en fous qu’on me trouve pas sérieux. Je bois à la santé encore. Mon intervention est gratuite, absolument supplémentaire. La mère me ramène à ses cuisses. Je donne un suprême avis. Et puis, je descends l’escalier. Sur le trottoir voilà un petit chien qui boite. Il me suit d’autorité. Tout m’accroche ce soir. C’est un petit fox ce chien-là, un noir et blanc. Il est perdu ça me paraît. C’est ingrat les chômeurs d’en haut. Ils ne me raccompagnent même pas. Je suis sûr qu’ils recommencent à se battre. Je les entends qui gueulent. Qu’il lui fonce donc son tison tout entier dans le trou du cul ! Ça la redressera la salope !
Ça l’apprendra à me déranger !
À présent je m’en vais sur la gauche… Sur Colombes,en somme. Le petit chien, il me suit toujours… Après Asnières c’est la Jonction et puis mon cousin. Mais le petit chien boite beaucoup, Il me dévisage. Ça me dégoûte de le voir traînasser. Faut mieux que je rentre après tout.
On est revenu par le Pont Bineux et puis le rebord des usines. Il était pas tout à fait fermé le dispensaire en arrivant… J’ai dit à Mme Hortense : « On va nourrir le petit clebs. Il faut que quelqu’un cherche de la viande…
Demain à la première heure on téléphonera… Ils viendront de la « Protectrice » le chercher avec une auto. Ce soir il faudrait l’enfermer. » Alors je suis reparti tranquille. Mais c’était un chien trop craintif. Il avait reçu des coups trop durs. La rue c’est méchant. Le lendemain en ouvrant la fenêtre, il a même pas voulu attendre, il a bondi à l’extérieur, il avait peur de nous aussi. Il a cru qu’on l’avait puni. Il comprenait rien aux choses. Il avait plus confiance du tout. C’est terrible dans ces cas-là.

→ A suivre

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