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16 juillet 2017

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (77)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

Eugène Olivier resta sidéré :
« Excusez moi, mon Révérend, mais qu’est-ce que c’est que ce canular ! Les péchés mortels, ce n’est jamais qu’une blague de chrétiens, pas vrai ? Si on n’est pas d’accord,
personne ne vous forcera à vous déclarer chrétien ! ».
Le visage du père Lotaire perdit d’un coup son aspect juvénile.
« Justement, le problème est que cette anecdote révèle le visage authentique d’un phénomène monstrueux dénommé néo-catholicisme. Bien entendu, personne n’empêchait ces gens d’être athées ni de penser que ranger la gourmandise au nombre des péchés était une ineptie de chrétien. Mais ils tenaient à ce qu’on les dise catholiques. Question de respectabilité. Les mariages à l’église, c’est tout de même plus prestigieux que les unions civiles. Et puis, les baptêmes sont une occasion de faire des cadeaux, de jeter des dragées,roses, bleues, argentées. De même pour la confirmation, il est bien agréable de commander des habits de fête pour les enfants. Il n’était pas question de renoncer à ces plaisirs. Et puisque eux, les maîtres de ce monde, désiraient être catholiques, pourquoi ne pas apporter quelques correctifs à cette croyance afin de la rendre plus conviviale ? L’homme au centre de tout, et tout à la convenance de l’homme, telles étaient les devises des sociétés démocratiques au tournant du siècle. D’autre part, le pape avait déjà fait tant de concessions aux libéraux, qu’ils auraient pu, à juste titre, s’étonner qu’on rejetât une requête aussi insignifiante exprimée par l’élite de la nation française ».
Eugène Olivier sentit soudain qu’il n’avait plus faim du tout. Il s’obligea à finir de mastiquer son biscuit, devenu tout d’un coup insipide, seulement pour respecter l’habitude de ne rien laisser dans son assiette (même si, en l’occurrence, il n’y avait pas d’assiette).
« Attends, l’histoire ne s’arrête pas là ». Le père Lotaire tira sur le fil du sachet de thé pour en exprimer la liqueur concentrée. « Au printemps de la même année, l’un des membres les plus respectés de l’honorable jury se suicida. Il était propriétaire d’une célèbre chaîne de restaurants. Et tu ne devineras jamais pourquoi. La cote de son enseigne avait été rétrogradée à trois étoiles.(67) Dans les guides faisant autorité, ses établissements étaient maintenant signalés trois lignes plus bas que de coutume. Imagine un peu, jeune Lévêque !En tant que prêtre, tu comprends bien, je suppose, que je doive considérer le suicide comme la faute la plus irrémissible ».
Eugène Olivier, qui venait d’avaler enfin son dernier morceau de biscuit, gardait le silence. Il n’avait pas du tout le sentiment, mais pas du tout, d’avoir commis une faute quand, l’autre jour, il avait tenté sans succès de se faire sauter avec une décharge de courant. Cependant, il était heureux que le père Lotaire n’en sût rien.
« Le péché le plus grave, car le plus irréversible. Mais, je l’avoue, il est des cas où j’ai du mal à condamner un suicidé. On sait que le Seigneur ne nous soumet jamais à une épreuve supérieure à nos forces, mais combien en faut-il, parfois pour nous mettre à la hauteur de la souffrance ! Par exemple une mère qui perd son enfant. Mais considère, je te prie, ce point particulièrement important. Cet homme n’était pas ruiné. A plus forte raison, la faim ne le menaçait nullement, alors qu’au tournant du siècle la faim, la vraie famine,grattait à plus d’un huis de sa main décharnée. Il n’avait perdu aucun être cher, sa réputation était intacte. Ce n’était qu’une simple blessure d’amour propre, car il était moins à la mode. Peut-être imaginait-il qu’on jasait derrière son dos. Et cela avait suffi pour qu’il foule aux pieds sa vie, ce don inestimable de Dieu ! Seigneur, quand on dégringole dans de tels bas-fonds, peut-on s’étonner d’avoir perdu son pays, d’avoir bradé notre douce France,la fille aînée de l’Eglise ! ».
Frappé par l’extraordinaire émotion du prêtre, Eugène Olivier gardait un silence accablé. Cependant, on respirait mieux maintenant dans la pièce où une agréable chaleur avait chassé l’humidité.
«A l’époque, ma mère n’était qu’une gamine de seize ans, continua le père Lotaire sur un ton plus calme. Mais elle avait pris conscience de la gravité de cette histoire. Elle était alors pensionnaire chez les lefèbvristes. Les enseignants, là aussi, avaient leurs tocs.Mais, si on les comparait à ceux de l’enseignement public, ils étaient des parangons de bon sens».
«Mon Révérend, qu’est-ce qu’on doit faire encore ?» demanda Eugène Olivier qui comprenait confusément que si le prêtre continuait à développer le thème des rapports entre les hommes et les religions, il allait définitivement perdre les pédales.
Le générateur ronronnait à la façon d’un grillon derrière le poêle. On entendit en bas, sur le quai, le bruit de pas qui résonnèrent bientôt dans l’escalier. Évidemment, ça ne pouvait être, en aucun cas, des «Sarrasins».
«Quand le sol de la station sera sec, nous y installerons une bonne quantité de bancs que nous fabriquerons à l’aide de ces planches, répondit le père Lotaire avec entrain. Nous utiliserons des bandes adhésives pour les solidariser à des bidons vides qui feront office de pieds. Ah, et voilà monsieur de Lescure !».
« Je ne suis pas seul, mon Révérend, reprit le nouveau venu ».
Eugène Olivier reconnut immédiatement ce vieillard aux cheveux blancs rassemblés en queue de cheval. Il l’avait vu dans la chapelle de l’abri anti-atomique. Derrière lui, glissait une ombre aussi légère que celle d’une chauve-souris. Eugène Olivier, qui se chauffait au radiateur fut parcouru d’un frisson. Valérie ! Ses pieds nus, noirs de boue et ensanglantés faisaient peine à voir. Mais plus terrible encore ce qui émanait de sa personne et qu’Eugène Olivier avait eu le temps d’oublier.
«Papy Vincent m’a promis un bonbon à la pomme si je venais ici me cacher avec lui, déclara-t-elle de sa petite voix argentée. Deux bonbons, même. Mais je n’ai pas voulu qu’il me porte pour traverser la boue. Je n’aime pas ça. Il y a trop de boue, il y en a partout. Il faut bien marcher dedans. C’est pour ça que je n’ai pas voulu».
«Je doute que sa présence soit ici souhaitable, mais j’ai eu peur de laisser cette enfant dans la rue, dit à mi-voix monsieur de Lescure. C’est vrai qu’ils la redoutent, mais ils la haïssent encore plus».

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67 – Tout cela est la stricte vérité et peut être vérifié dans la presse du début de l’année 2003

→ A suivre

 

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