Pêle-mêle

30 juillet 2017

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (79)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

Alors qu’il s’éveillait pour la troisième ou la quatrième fois, Eugène Olivier entendit avec soulagement des voix qui chuchotaient. Enfin, un signe de vie, il allait pouvoir s’endormir pour de bon et il sentait tout son corps se détendre. A qui appartenaient ces voix et ce qu’elles se disaient lui semblait sans importance. L’essentiel était d’être libéré de ce silence où il étouffait comme dans une ouate maléfique.
Dans une demi-conscience, il perçut quelques bribes de conversation. C’était le prêtre qui parlait à Valérie :
« Les petites filles doivent dormir à l’heure qu’il est ». On sentait passer un sourire dans la voix du père Lotaire. « Fais dodo Valérie ».
« Raconte-moi une histoire », exigea l’enfant.
Le prêtre soupira :
« Bon, si tu veux. Seulement pas très longue, d’accord ? ».
« Mais pas très courte non plus ».
« Entendu. Tu veux que je te dise le conte que je préférais quand j’étais petit ? C’est ma maman qui me le racontait avant de m’endormir. Je pense qu’il te plaira. C’est l’histoire du vieux Roi, de ses quatre paladins et de son château dans les montagnes ».
«Raconte » dit Valérie en bâillant doucement.
Le prêtre aussi étouffa un bâillement :
« Il était une fois une famille dont les fils, depuis des centaines d’années, quand ils étaient grands, devenaient chevaliers du Saint Graal. Est-ce que tu sais, Valérie, ce que l’on appelle parfois le Saint Graal ? »
«Le calice de la communion. Alors ils devenaient des moines ou des prêtres, c’est ça ?».
« C’est ça. Et le vieux Roi était devenu archevêque. Mais avant, il avait beaucoup, beaucoup voyagé à travers le monde. Il avait appris aux hommes Noirs la foi en Notre Seigneur Jésus Christ. A cette époque, il vivait dans des huttes de bambous dont le toit laissait souvent passer la pluie. Il faut dire que, dans ce pays, il y a des pluies très fortes et très longues. Combien de fois il avait failli se noyer dans le courant violent d’énormes fleuves qu’il traversait dans des barques ou des radeaux pour aller dire la messe sur l’autre rive. Alors, à la fin, il devint vieux et c’est comme ça qu’il fut sacré vieux Roi ».
« Evêque ? ».
« Oui. Archevêque. Mais, un jour, il fut pris de nostalgie pour la douce France. J’ai les cheveux blancs, se dit le vieux Roi, et il ne me reste que peu de temps à vivre. Je vais finir mes jours là où je suis né. Les hommes Noirs pleurèrent beaucoup, ils ne voulaient pas que le vieux Roi les quitte. Mais il leur laissa de jeunes prêtres pour leur dire la messe,et il rentra à la maison. Mais comme tout avait changé chez lui durant les longues années qu’il avait passées dans les forêts épaisses ! Dans la ville sainte de Rome s’étaient mis à régner des papes pas gentils. Mais il faut que je t’explique en quoi ils n’étaient pas gentils.
La Ville éternelle avait déjà connu autrefois de mauvais papes, par exemple des papes qui aimaient beaucoup l’argent, et ça, il ne faut pas, tu le sais, ou simplement des papes pas trop bons. Mais c’était leur problème parce que chacun doit répondre de ce qu’il a fait,après la mort, pas vrai ? L’essentiel c’est qu’un pape dirige bien les affaires qui lui sont confiées ».
Eugène Olivier eut un sourire en comprenant que le père Lotaire racontait à Valérie l’histoire du Concile Vatican II et du schisme qui s’en était suivi. C’est pas pour dire, mais sa mère choisissait de drôles d’histoires pour endormir son petit garçon ! Sans doute rêvait elle déjà d’en faire un prêtre. Et il l’était devenu, songea aussitôt Eugène Olivier. Et pas de ces prêtres capables de prendre la fuite en jetant derrière eux leur froc aux orties.
« Et les nouveaux papes se mirent à défigurer la messe, continua le père Lotaire. Et pas seulement la messe, mais aussi les églises et le choeur des églises. Et cela déplut grandement au vieux Roi. Il réunit des jeunes gens, de nobles chevaliers, et il les emmena dans les montagnes ».
Ah oui, Ecône, dans les Alpes, pensa Eugène Olivier.
« Là, ils se sont installés dans un vieux, dans un très vieux château, et ils veillaient sur le Saint Graal. Et le vieux Roi ordonna de nombreux jeunes prêtres. Tout serait allé pour le mieux sans cette question qui tourmentait le vieux Roi jour et nuit, et lui faisait perdre le sommeil : qu’allait-il se passer quand il serait mort ? Seuls les évêques peuvent ordonner des prêtres. La sainte messe, à laquelle les fidèles pouvaient encore maintenant assister, qui la célébrerait pour leurs enfants, pour leurs petits-enfants ? Parce que même les plus jeunes des disciples du vieux Roi mourraient un jour, fatalement. Alors, il adressa une requête au pape d’alors, qui n’était pas un gentil pape : permets-nous, à moi et à mon ami, le vieux Duc, de consacrer de nouveaux évêques. Mes fidèles désirent que leurs petits enfants connaissent non pas ta fausse messe mais la véritable ! ».
« Et pourquoi il demandait la permission au mauvais pape ? » s’indigna Valérie dans l’obscurité.
« Pour respecter la règle, je pense. Mais le pape lui fit répondre : ne compte pas là dessus,vieux Roi, il n’en sera pas selon ta volonté ! Les petits enfants de tes fidèles ne connaîtront pas la messe véritable ! Je ne te laisserai pas consacrer des évêques ! ».
« Ce pape était l’Antéchrist ? ».
Eugène Olivier se souvint que ce pape était Jean-Paul II, le Polonais Karol Woityla. Seulement tout cela ne s’était pas fait du jour au lendemain, on avait encore pendant longtemps mené monseigneur Lefèbvre par le bout du nez, on le payait de belles promesses (69).

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69 -  Oh, quelle honte, mon Révérend !On aurait pu attendre d’un homme aussi intelligent que vous qu’il ne répète pas aveuglément ce qu’il avait entendu dire dans son enfance. Dans les cercles lefèbvristes, on avait toujours eu tendance à minimiser les mérites de monseigneur de Castro-Meyer,co-artisan avec monseigneur Lefèbvre du plus grand scandale que le monde catholique ait connu au XXe siècle : l’ordination épiscopale de quatre jeunes prêtres traditionalistes. D’ailleurs, il dirigeait, avant le schisme, un séminaire traditionnel, de sorte qu’il formait lui aussi de « jeunes chevaliers ». Les deux personnalités méritent une égale considération. Avant que n’éclate le scandale, chacun avait sa stratégie : Lefèbvre essaimait de petits bastions dans toute l’Europe, de Castro-Meyer tenait tout un diocèse. A vue humaine, évidemment, on peut comprendre les traditionalistes, surtout français. Il suffit de regarder les photos de la cérémonie scandaleuse. Monseigneur Lefèbvre est si majestueux, si beau, si imposant qu’à côté de lui, monseigneur de Castro Meyer fait figure de gringalet croulant avec ses lunettes et ses ornements somptueux. Mais vous, père Lotaire, comment n’avez-vous pas creusé un peu plus….

→ A suivre

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