La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (81)
Chapitre 11.
Sous le toit d’un converti (suite).
« Ma chère, qui donc était cette gamine du ghetto que tu as reçue chez nous ? Je t’ai
déjà dit cent fois que la vieille allait nous dénoncer ! ».
« Excuse-moi, mais c’est toi qui ne me laisses pas lui donner son congé. Cent fois je
te l’ai proposé ».
« Ne va pas te figurer que tu en trouverais une différente. Tu sais aussi bien que moi que les domestiques au service des convertis perçoivent un deuxième salaire, car ils travaillent aussi pour la Première section ».
Assette frissonna. La Première section, alias Subdivision de la Vertu, avait, dans chaque entreprise importante, une antenne qui veillait à l’application de la charia. Bien entendu, les petites entreprises privées n’étaient pas exemptes de ce contrôle. Simplement,partout où l’administration jugeait trop onéreux d’entretenir sur place deux ou trois agents et ne pouvait y contraindre le patron, on ouvrait un bureau local qui supervisait de trois à dix entreprises à la fois.
Kassim se tenait devant son épouse. Il n’avait pas eu le temps de quitter son uniforme de capitaine des services de sécurité pour enfiler ses amples vêtements d’intérieur. Un bel homme de trente-sept ans, de ceux que flattent de précoces cheveux blancs. Mais il fallait que le visage fût jeune et la silhouette vigoureuse, du moins était-ce l’opinion d’Assette depuis qu’elle avait remarqué les premiers fils argentés dans la chevelure soignée de son époux. Et, de nos jours, où le sport était interdit, seuls les militaires pouvaient s’enorgueillir d’une musculature développée : comment interdire l’entraînement à des soldats ! Comparé à ses collègues arabes ou turcs qui péchaient par indolence physique, Kassim – sous ce rapport – passaient pour un officier exemplaire,toujours volontaire pour une séance de tir, de course à pied ou de lutte. En réalité, habitué au sport dès l’enfance, Kassim avait besoin de ces exercices qui en tenaient lieu, bien qu’il n’eût jamais présenté les choses de cette façon, pas plus qu’Assette, qui gardait sur ce point un silence prudent. Cela faisait partie du jeu qu’ils jouaient l’un et l’autre, car de ce jeu dépendait le bien-être et, peut-être, l’existence même de leur famille.
Assurément, quand Kassim serait promu au ministère, il faudrait sacrifier la forme physique à la carrière professionnelle. Mais la promotion était sans cesse repoussée et Assette subodorait que la Première section, encore elle, n’était pas étrangère à ces atermoiements. Evidemment, une seule épouse pour un croyant, ça ne faisait pas sérieux. Et que faire ? Ils souffraient cruellement du manque d’amies célibataires matériellement dans la gêne. La demande était supérieure à l’offre. Aucune occasion ne s’était présentée pour eux. Bien sûr, Assette était quand même reconnaissante à Kassim qu’il refusât de se plier à cette règle du jeu. Elle ne manquait jamais de le faire sentir délicatement à son mari, même si son bon sens de Parisienne lui soufflait que l’attachement amoureux n’était pas le seul frein à sa carrière. Elle avait de bonnes raisons de penser que, sur le chapitre des mariages de trois heures avec une prostituée, son mari ne valait pas mieux que ses collègues. Mais, par nature, les hommes préservent leur vie conjugale. Installer à son domicile une étrangère absolue, partager son lit, supporter chaque jour sa vue et son bavardage, modifier pour lui complaire la vie domestique, peu de convertis étaient prêts à un tel sacrifice. Il existait bien une alternative, mais elle n’était pas meilleure : entre deux épouses françaises, il y aurait eu constamment de l’électricité dans l’air. Dans tous les cas, fini le plaisir d’une détente complète chez soi, même s’il fallait toujours se méfier des domestiques. Et les hommes apprécient, par dessus tout, leur tranquillité à la maison. Quel Français ne souscrirait pas à l’adage, tout anglais qu’il soit, « ma maison, c’est ma forteresse ».
Bien sûr, si cette inobservance de la charia avait mis en danger non sa carrière, mais sa vie, Kassim n’aurait pas manqué de se soumettre. Il fallait savoir jusqu’où on pouvait aller. Une transgression unique – à condition d’observer avec zèle les autres prescriptions – cela ne tirait pas trop à conséquence. Kassim conservait l’espoir d’être muté au ministère tôt ou tard, malgré sa monogamie. Par contre, deux ou trois entorses à la loi coranique, cela pouvait devenir intenable. En fin de compte, tout était une question de flair, deux infractions pèsent parfois plus lourd que quatre plus légères. Le jeu que pratiquaient au jour le jour les deux époux était régi par des règles non écrites, infiniment subtiles.
Pourquoi donc « pratiquaient », pensa Annette avec irritation. Ce jeu était toujours d’actualité, et le serait demain tout autant qu’aujourd’hui. D’où venait que depuis sa rencontre avec cette gamine, aussi naïve qu’intraitable, elle avait tendance à conjuguer au passé tout ce qui la concernait ? N’était-ce pas stupide ?
« Cette fille ne vient pas du ghetto, cher ami ».
Kassim rougissait facilement, mais là, sous le coup de l’indignation, ses joues s’empourprèrent :
« Ca, par exemple…Tu aurais pu éviter de me mentir. Tu penses peut-être que Zouraïda n’est pas capable de distinguer une croyante d’une kafirka ? A coup sûr, elle a parlé… »
« Je n’ai pas l’habitude de te mentir, et ce que je dis est la vérité, protesta Annette avec dignité. Je n’ai jamais prétendu que la gamine était croyante. Quant à Zouraïda, par bonheur, c’est une dinde ».
« Explique-toi, je te prie ».







