La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (82)
Kassim était désarçonné par l’assurance de son épouse. Il était rentré à la maison irrité, en partie parce que la question de sa mutation était à nouveau en suspens, mais surtout, à cause de ce portable chinois tout neuf que Iassir Ibrahim Khassan avait amené au travail. Des broutilles idiotes piquent parfois davantage que les problèmes les plus sérieux. Avec un petit air de triomphe, ce jeune morveux avait fait étalage, devant ses collègues, des performances de son acquisition, tout en exprimant des regrets hypocrites : « Avec mes modestes revenus, je n’ai pas encore les moyens de m’acheter les produits de notre excellente firme Farkhad, et j’ai dû me contenter de l’électronique chinoise. Mais, pour du bas de gamme, avouez, messieurs, que ce n’est pas trop mal !». Il n’y avait rien à répliquer. Et Kassim rageait intérieurement contre cet effronté qui avait déballé devant lui un super ordinateur deux fois moins cher que le sien pour la seule raison que les patrons de Farkhad faisaient payer le design plus ou moins présentable de la marque, alors que le système électronique, made in China, était exactement le même. Que faire ? Etant donné sa situation, il n’avait pas le choix. Mais pourquoi pareille vétille l’avait-elle blessé à ce point ? L’incident était insignifiant. Le mois dernier, la facture de ces filous de chez Farkhad ne l’avait pas mis sur la paille. A vrai dire, ce n’était pas un problème pour le budget familial de débourser huit cents ou mille six cents euros-islam pour un ordinateur. Pourtant ça l’avait agacé. Il rentre à la maison, et voilà qu’il apprend qu’Assette avait reçu,en son absence, on ne sait quelle petite kafirka. Comment ne pas laisser éclater son exaspération ? Bien sûr, rien de grave, il le savait bien, juste la soupape qui lâche après une journée de travail. Sa femme allait s’empresser d’arrondir les angles, la table était déjà mise pour le souper, sa fille aînée, une beauté, allait sortir en courant pour se jeter à son cou, on lui porterait la petite dernière, si pleine de force et de vie, pour le baiser rituel….
Curieusement, cette irritation superficielle ne faisait que souligner la douceur de son existence. Mais le ton qu’avait pris sa femme l’avait soudain refroidi. Il laissait deviner quelque chose de sérieux, très sérieux même. D’où cette jeune kafirka pouvait-elle bien sortir, sinon du ghetto ?
« Je ne sais pas au juste, mais vraisemblablement, elle est du maquis. Je l’ai amenée chez nous pour la cacher à la police ».
Les lèvres de Kassim se mirent à trembler :
«Une fille du maquis ? Une résistante sous notre toit ?! Assette, tu es malade, tu délires, je ne peux pas croire que tu sois capable d’une telle folie !».
«Je te répète que, sans mon aide, elle serait tombée entre les mains de la police. Tu sais le sort qu’ils réservent aux maquisards. Imagine, mon chéri, pour peu que le destin ait pris une autre tournure, notre fille aurait pu se trouver à sa place».
«Et tu donnes un petit coup de pouce au destin pour que notre fille soit exposée, elle aussi ? Tu le sais, tu le sais mieux que personne, nous marchons sur la corde raide. Je sue sang et eau pour que ma famille vive dans la sécurité et l’aisance, et ma propre épouse nous pousse tous vers la fosse avec ses lubies de cinglée ! Non, mais, il faut le faire, aller aider une kafirka du maquis ! Tu penses peut-être qu’ils vont te dire merci ? Merci de nous avoir tous mis dans le pétrin ? Tu ne sais pas que ces fanatiques nous détestent ? Plus, je pense, que des musulmans de souche ! A tout moment, ils peuvent me faire sauter, moi, un officier des troupes gouvernementales de sécurité, comme ils l’ont fait pour le cadi Malik, sans l’appui duquel, entre parenthèses, ces chicaneurs de la Première section vont encore me mener en bateau pendant des mois pour ma mutation. Bon, laissons la mutation pour le moment. Qu’est-ce tu manigances, Assette ? Je te repose la question : est-ce que tu te rends compte que tes actes – on ose à peine dire – de charité, ne les gênera pas un instant pour me coller une bombe ? Tiens, pas plus tard qu’aujourd’hui, ils ont fait sauter l’imam Abdolvakhid. Est-ce que tu comprends, oui ou non, qu’à la première occasion, ces gens avec qui tu frayes me réserveront le même sort ?!».
«Je crains que tu n’aies pas tort, dit Assette sans perdre son calme. Mais j’ai de bonnes raisons de penser que cela n’a aucun lien avec ce qui s’est passé».
Kassim ne reconnaissait pas son épouse. La femme qu’il avait devant lui portait bien le vêtement d’intérieur si familier d’Assette, une robe longue et ample en soie framboise froncée à la taille. Elle était chaussée des chaussons en peau de crocodile qu’il lui avait lui même offerts pour son anniversaire. Et cependant, elle lui était étrangère. Et aussi, elle lui semblait beaucoup plus belle que sa propre épouse.
Pour chasser cette vision étrange, il se mit à lui parler méchamment :
«Tu n’as plus qu’à te faire soigner ! Tu me fais penser à ta toquée de grand-mère, celle qui s’est enfermée elle-même dans sa propre maison pendant dix ans !».
«Puisqu’on parle des ancêtres, toi, au moins, tu n’as rien pris à ton grand-père. Je parle de ton grand-père paternel. Il était bien officier comme toi, n’est-ce pas mon chéri ?».







