La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (84)
Du tiroir secret, Kassim retira un tube de verre contenant de la poudre blanche.
Indécis, il le tournait entre ses doigts. Bah ! A quoi bon toutes ces précautions ? Après tout, cette chose n’était pas haram. Il y en avait bien d’autres qui ne se privaient pas de ce petit plaisir de temps en temps. Ses chefs, pour ne citer qu’eux. Il détacha une feuille jaune de l’agenda, au creux de laquelle, il fit tomber un peu de poudre à l’aide d’un bouchon doseur. Rien de haram là dedans. Il comptait bien échapper à la dépendance et ne pas être tenté par des drogues plus dures. Calé dans un fauteuil moelleux, il se renversa sur le dossier et sniffa la cocaïne.
Ses bras et ses jambes devinrent flasques et inertes comme des membres de chiffon.
Dans son cerveau se mirent à pétiller en le chatouillant agréablement mille petites bulles, semblables à ce champagne qu’il avait goûté quand il avait une vingtaine d’années. Mais quel champagne aurait pu se comparer à cette merveilleuse poudre blanche, à cette jubilante tempête de neige sous ton crâne ?
Quand Kassim se présenta à la salle à manger, toute la famille était déjà à table. Aziza, la petite dernière, dûment emmaillotée dans une magnifique grenouillère, trônait fièrement sur sa chaise haute. Assette avait juste les yeux un peu rouges : elle s’était refait une beauté avec un rouge qui ne tache pas les verres, une touche de poudre, un trait de crayon pour souligner la hauteur des pommettes.
« Bismilla…. »(71).
En ouvrant les huîtres, Kassim comprit soudain que l’effet euphorisant du narcotique s’était évaporé un peu vite. Sinon, il n’aurait pas remarqué que l’ambiance n’y était pas. Les spéciales de claire étaient bien vivantes et se rétractaient sous les gouttes de citron, mais elles avaient perdu leur eau. Iman, contrairement à son habitude, n’exigeait pas, en faisant la moue, qu’on lui servît directement la glace, refusant hors d’oeuvre et plat de résistance. Elle n’affectait pas, avec de petits rires, d’avoir peur des mollusques qui bougeaient. Elle restait à sa place, sans entrain, mangeant ce qu’elle avait dans son assiette.
Il fut soudain saisi d’angoisse à la pensée que la fillette allait sur ses quatorze ans. Encore deux ans ou trois, et il faudrait se séparer d’elle, il était déjà temps de lui chercher un parti. Or, c’était une catastrophe, inutile de se cacher la tête dans le sable. Il y avait encore une dizaine d’années, les mariages entre convertis étaient fréquents, mais on commençait à les regarder de travers, plus que de travers. Peu de chances d’accorder la main d’Iman à un jeune Français comme il faut. Sans compter que le cheikh Ioussouf lui avait glissé à deux ou trois reprises qu’il ne serait pas fâché de prendre une quatrième épouse…. Kassim se retranchait derrière l’âge de sa fille dans l’espoir que le vieux, dans les deux ans qui venaient, serait terrassé par un infarctus. Mais si ce n’était pas le cas ? Faudrait-il livrer sa fille au pouvoir de la première épouse, cette vieille mégère, l’abandonner aux intrigues des deux autres matrones, et, le pire, (cette pensée lui était insupportable), la remettre entre les mains d’un vieillard libidineux, rongé par toutes les maladies imaginables ? Et s’il se rebiffait, lui, un simple militaire, le cheikh, qui avait le bras long, pouvait, sous l’offense, balayer sa carrière d’un revers de main. Le seul espoir était qu’il casse sa pipe sans tarder, sinon il faudrait céder. On ne refuse pas de s’allier à un descendant du Prophète. Il ne lui resterait plus qu’à livrer sa propre gamine à ce type qui – tout descendant du Prophète qu’il était – ne dédaignait pas de temps en temps, de s’offrir un jeune garçon.
Et les images repoussantes qui lui traversaient maintenant la tête, le torturaient. Il allait l’obliger à faire ceci et cela, il n’aurait pas pitié d’elle, car, pour ces gens là, la pureté n’est qu’une formalité juridique, l’essentiel étant que la fille soit vierge, tout le reste, sentiments, innocence, ils s’en moquaient éperdument…
« Mon chéri, qu’est-ce que tu as ? »
Kassim se rendit compte qu’il gémissait.
« Excuse-moi, j’ai attrapé mal à la tête. C’est venu tout d’un coup »
« Attends, je t’apporte un cachet d’aspirine ! » dit Assette en quittant précipitamment la salle à manger.
Non, ces pensées n’effleuraient pas encore sa femme, songea Kassim en la voyant s’éloigner. Elle n’y pensait pas parce qu’elle était heureuse en mariage et qu’elle imaginait pour ses filles un avenir semblable à ce qu’elle vivait elle-même.
Iman, du moins, avait eu une enfance saine, exempte de toute mutilation. Mais qu’en serait-il pour Aziza ? Encore une chance que les maquisards n’aient pas raté l’imam Abdolvahid, ce partisan fanatique de la « circoncision pharaonique »(72) pratiqué sur les filles encore petites. Il ne cessait de prononcer des conférences sur ce thème, d’inonder la presse de ses articles. Pour l’instant, les wahhabites au pouvoir restaient partagés. Dans les Emirats et en Egypte, on pratique les trois variantes d’excision (73), notamment la « pharaonique », la plus affreuse de toutes. Mais en Iran, par exemple, il n’en a jamais été question. Dans la mesure où, en Europe actuellement, s’était effectué un brassage de ressortissants provenant de tout le monde musulman, dans bien des domaines, celui-là entre autres, il n’existait pas de règle imposée à tous. Mais certains responsables, du genre de feu Abdolvahid, militaient pour une réglementation commune, et toujours dans la variante la plus radicale. Il s’agissait d’emprunter à chacun ses meilleures pratiques. Grâce aux maquisards, le spectre de la « circoncision pharaonique » s’était éloigné provisoirement, mais pour combien de temps ? Un nouveau salopard ne manquerait pas de se manifester, parce qu’on s’orientait vers une harmonisation du code des us et coutumes en l’alignant sur les modèles extrémistes, il n’y avait pas à s’illusionner bêtement sur ce point. Pourvu qu’Aziza ait le temps de passer à travers maille ! Pourvu que le cheikh Ioussouf tire sa révérence au bon moment !
Mais que se passait-il aujourd’hui, c’était curieux tout de même ! Il y avait à peine trois heures, ce n’était, semblait-il, qu’une journée comme une autre, avec, certes, ses petits désagréments, mais sans plus. Et puis coup sur coup, cette crise de nerfs incroyable d’Assette, ce symptôme inquiétant avec la cocaïne, et, pour finir, ces idées noires, ces visions dégoûtantes.
Quand on commence à faire des concessions, on ne peut plus s’arrêter.
Qui avait prononcé cette maxime étrange, et à quel moment ?
C’était la pure vérité !
Mais qui pouvait dire qu’il eût jamais concédé quoi que ce soit, où était sa faute ? Dans sa famille, il n’y avait eu que des militaires. Lui aussi, il avait voulu entrer dans l’armée, dès son plus jeune âge. Dans l’armée de ce pays, de ce bloc militaire. Alors qu’il était gosse, on avait changé de religion. Et puis après ? La religion, ce n’est qu’une pièce rapportée, un gadget qui ne signifie rien du tout. Le pays ne s’était pas transporté ailleurs, la population était toujours là, même si les vagues migratoires successives avaient provoqué une énorme croissance démographique, et l’ennemi traditionnel restait la Russie, comme par le passé. On avait frôlé le conflit avec elle du temps de son arrière grand-père, à l’époque de la guerre froide, cela pouvait se produire aujourd’hui encore. Rien n’avait changé. Et il ne faisait que son devoir.
Oui, mais quel avenir préparait-il à ses enfants ? Lui n’était pas comme ces gens là, Assette n’était pas non plus comme ces gens là. Mais les enfants, eux, les enfants allaient se fondre dans leur masse, comme une cuillère de café en poudre dans un bol d’eau bouillante. Ses petits enfants ne feraient plus qu’un avec eux.
Quand on commence à faire des concessions, on ne peut plus s’arrêter.
Assette était revenue, tenant d’une main un verre où se dissolvait un comprimé, et, de l’autre, le combiné téléphonique.
« Tu as débranché ton portable ? ».
« Bien sûr ».
« Eh bien, c’est pour ça qu’on t’appelle sur le fixe ». Assette appuya une main sur le micro. «J’ai l’impression qu’on t’appelle du boulot. Il faut que tu y reviennes d’urgence».
________________________
71 - Au nom d’Allah (arab.)
72 – Il s’agit de l’infibulation (NdT)
73 – Pour ne pas avoir à donner des précisions répugnantes, je renvoie le lecteur à l’ouvrage L’amour et la sexualité en terre d’islam publié aux éditions Ansar en 2004.
→ A suivre







