La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (86)
« Pas de doute, ce vieux birbe était une ordure exceptionnelle. Il avait sur la conscience, outre une profusion de sang innocent, la destruction de la plus riche collection de violons Amati. En vue de ses expéditions, il organisait des brigades de gamins issus de familles « socialement » intéressantes. Les «jeunes murids »(74), c’est ainsi qu’il les nommait, je crois. Et pour commettre ses forfaits, il trouvait une énergie invraisemblable, à croire que le diable lui-même le portait sur son dos. N’empêche que tu es inexcusable ».
« Je ne le ferai plus ».
« C’est un engagement que tu prends ? ».
« Ecoute, c’est pas possible de mettre les gens, comme ça, au pied du mur ! ».
« Tiens, à propos de mur, retourne toi et regarde ».
La Rochejaquelein éclairait avec sa torche une croix sculptée dans la pierre noircie.
C’était une croix celtique inscrite dans un carré. Il y avait au dessous une minuscule ouverture par laquelle on n’aurait pas pu glisser la tête.
« Mais, c’est la cellule d’un reclus » dit soudain Jeanne en baissant involontairement le ton. « C’était par là qu’on lui passait l’eau et le pain sec. Et ça fait combien de temps ?
Mille cinq cents ans, peut-être ? On aimerait savoir quel homme il était, et ce qu’il avait fait avant de se venir ici s’isoler du monde…. ».
La Rochejaquelein répondit, lui aussi à mi voix :
« C’étaient les Mérovingiens qui nous gouvernaient alors. Des rois chevelus au sang de magicien. Tu te souviens pourquoi ils ne se coupaient jamais les cheveux ? ».
Jeanne, fascinée, ne pouvait détacher son regard de cette ouverture irrégulière, comme tracée au charbon.
« Je pense bien, leur force magique résidait dans leur chevelure ».
« Tu sais le sort que Clotaire réserva aux petits fils de Clodomir ? »(75)
« Rappelle le moi ».
La Rochejaquelein fut lui-même surpris de se laisser entraîner dans ces considérations sur le passé, alors qu’il avait tant d’autres choses à faire.
« Clotaire avait fait porter à Clotilde par son serviteur un glaive et des ciseaux accompagnés du message suivant : ma chère maman, que dois-je faire avec mes neveux, leur couper la tête ou les cheveux ? ».
« Ah, oui. Et Clotilde, furieuse, avait crié : Va dire à mon fils que je préfère voir mes petits fils morts que tondus ! Mais je pense qu’elle ne croyait pas Clotaire capable d’une
telle noirceur ».
« Comment, elle ne croyait pas. La vieille Clotilde, plus que quiconque dans sa vie, en avait vu de toutes les couleurs. Non, elle préférait vraiment. Un Mérovingien, privé de sa force magique, était-ce toujours un Mérovingien ? Il n’aurait plus été que l’ombre de lui-même. Elle avait établi des priorités. Quant à Clotaire, couper la tête ou la chevelure, ça lui était tout à fait égal. En général, le temps des Mérovingiens, c’est plein d’histoires de cheveux. Ildico étouffa Attila avec sa tresse pour se débarrasser de ses avances. Evidemment, on ne l’aurait jamais laissé entrer dans la chambre nuptiale armée d’un couteau. Mais c’est avec ses cheveux qu’elle l’a étranglé, pas avec ses mains. Et les filles, dans ce temps, elles ne manquaient pas de poigne. Sérieusement,tout cela avait un sens qu’on a oublié ».
Le faisceau de la torche effleura la tête de Jeanne dont les cheveux resplendirent à la façon d’une auréole.
« Moi, ce que je préfère, c’est quand sainte Radegonde réussit à se réfugier dans une église, une paire de ciseaux à la main, avec son mari à ses trousses. Elle lui balance ses tresses dans les jambes en s’exclamant : Tiens, scélérat, voilà ce qui te revient, le reste appartient à Dieu ! Franchement, j’adore Radegonde.
J’ai vu des femmes que l’on traînait en esclavage
Leurs bras étaient entravés, leurs cheveux dénoués.
L’une, de son pied nu, marchait dans le sang de son mari,
Une autre trébuchait sur le corps de son frère.
Chacune pleurait les siens, moi, je les pleurais tous
Les vivants autant que les morts.
Mes larmes sont taries.
Mes soupirs se sont tus.
Ma douleur est toujours la même.
J’écoute le vent, porte-t-il des nouvelles ?
Mais non, les ombres chères m’ont à jamais quittée.
Un gouffre s’est ouvert qui nous a séparés.
J’interroge le vent, les nuages qui passent : où sont-ils désormais ?
Oiseau, oiseau, me parleras-tu d’eux ?
Ah, si je n’étais pas retenue par mes voeux,
Voguant vers eux, je défierais vagues et tempêtes
Les marins frémiraient. Pas moi.
Le navire brisé, resterait une planche
Sinon, c’est en nageant que je les rejoindrais ».
« Chapeau, tu sais ça par coeur ! ».
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74 De murid (arab.). Le muridisme est un mouvement soufi apparu dans le Caucase à l’époque de la
conquête russe. Il préconisait, entre autres, l’extermination des chrétiens (NdT).
75 Il s’agit apparemment non des petits fils, mais de deux des fils de Clodomir assassinés en 532 par
leur oncle, Clotaire (NdT).







