La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (87)
« Bien sûr, c’est sainte Radegonde qui a écrit ces vers(76), s’exclama Jeanne en se signant devant la croix de pierre. Et si cet ermite l’avait connue ? Tu te rends compte, ça n’est pas impossible qu’un de ses amis se soit retiré ici ! Elle a inspiré plus d’un anachorète, c’est connu. Alors quoi, on met les bouts ? Mais tu es à pied, non ? Je t’emmène, si tu veux ? Autrement, tu vas mettre une heure ».
La Rochejaquelein secoua ses longs cheveux, comme pour disperser les sortilèges du passé.
« Qu’une fille me conduise, il ne manquerait plus que ça ! ».
« Alors, prends toi-même le volant ».
Elle avait fait cette proposition sur un ton désinvolte, mais, en fait, elle ne la réservait qu’à un tout petit nombre de privilégiés. La Rochejaquelein, cependant, avait l’air d’attendre quelque chose.
« Souviens-toi, tu as promis. On est bien d’accord ? ».
« D’accord, j’ai promis » répondit Jeanne en fronçant le nez.
A nouveau défilèrent en festons entrelacés les fragiles ossements qui tapissaient la muraille. Parfois, surgissaient des fragments de sépulture sur lesquels étaient gravées des lettres romanes que Jeanne pouvait déchiffrer ici ou là, car La Rochejaquelein allait si lentement qu’elle lui soufflait dans la nuque avec impatience. Quelques minutes plus tard, il dut freiner.
On était parvenu à une nouvelle bifurcation. L’étranglement était presque totalement masqué par une dalle parfaitement conservée dont seul un angle avait sauté. On pouvait y voir encore un bas relief maladroit qui représentait une colombe au dessus d’une coupe.
« Celle-là, il est difficile de la rater ou de l’oublier, dit La Rochejaquelein en la poussant avec l’épaule. C’est d’ici que part la piste vers le deuxième entrepôt ».
Jeanne tenait la torche. Au début le boyau, creusé dans la terre, semblait avoir été pratiqué en des temps très anciens. Mais, un peu plus loin, les parois devenues régulières, avaient été bétonnées, et on cheminait dans un couloir qui rappelait un bunker..
« Je dois dire que je ne suis jamais venue ici » dit Jeanne en enfourchant le siège arrière.
« Alors, il y a encore espoir que tout n’ait pas été pillé » rigola La Rochejaquelein en démarrant en trombe.
Maintenant, il avait mis les gaz à fond. Il ne leur fallut pas plus de cinq minutes pour parvenir à destination.
Devant les battants pivotants d’un portail peint en bleu, La Rochejaquelein alluma, sous la voûte, un projecteur visiblement alimenté par des batteries.
L’entrepôt, un de ceux que le temps avait épargné, était jonché de caisses empilées en tas réguliers.
« Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi le Ministère de la guerre avait jugé utile d’installer sous la ville ces dépôts de munitions en temps de paix, dit La Rochejaquelein en haussant les épaules. Maintenant, il n’y a plus personne pour répondre à cette question. Au fait, Jeanne, où est-ce que tu te rendais à cette allure ? Il me semble que, dans cinq heures c’est au métro Rome que tu devais te trouver, pas ici ».
« Bah, j’aurais encore cent fois le temps de faire un saut au ghetto de la Défense. Monsieur de Lescure a promis de me passer un livre de Guillaume de Tyr. Un livre à notre programme d’études. Tu connais monsieur de Lescure ? ».
« De vue. Je connaissais mieux son fils, Etienne, l’un des fondateurs de la Résistance. Quand il a été tué, je n’avais pas encore dix-sept ans. Il avait perdu ses deux frères aînés pendant le coup d’Etat. Par contre, tu ferais mieux de ne pas trop te montrer dans le ghetto. C’est bien que je sois tombé sur toi, tu vas pouvoir me donner un coup de main ».
« Pas de problème, je vais t’aider. Mais pourquoi ne devrais-je pas me montrer dans le ghetto ? On me recherche ou quoi ? ».
« Non, pas toi, tu en sauras davantage plus tard. Laissons cela, et regardons un peu ce qu’il y a d’intéressant par ici ».
En se déplaçant lentement le long de la muraille de caisses, La Rochejaquelein étudiait attentivement les plaques avec marques d’identification qui y étaient collées.
« Qu ’est-ce que c’est que ça ? Des dispositifs de déminage ! Deux…quatre…huit caisses ! Des conserves de confiture de fraise auraient mieux fait l’affaire. Tiens, à propos de confiture, souviens toi, Sainteville, que c’est ainsi que l’on marque les denrées alimentaires. Bon, continuons nos recherches. Des mitraillettes ! Mâtin, mais il y en a dix fois plus que nécessaire ! Ce sera notre livraison prioritaire. Quel sigle dessiner ? J’y suis ! »
Ayant extrait un marqueur fluo de la poche de son treillis de camouflage, La Rochejaquelein dessina à grands traits sur un côté de la caisse un lys éblouissant. A côté, il traça le chiffre un, en caractère romain proscrit par les wahhabites (Sans s’être concertés, les maquisards, comme les chrétiens des catacombes, avaient depuis longtemps banni les chiffres arabes).
« J’ai l’impression de trier les fèves, comme Cendrillon, remarqua-t-il en pouffant de rire. Ensuite, j’enverrai les nôtres prendre livraison du chargement. Mais, ils ne sont pas très forts pour déchiffrer les plaques d’identification. S’il leur fallait ouvrir les caisses les unes après les autres, un jour ne suffirait pas. Enregistre au passage comment sont marquées les armes à feu ».
Jeanne, tout ouïe, écarquillait les yeux.
« La ligne du haut désigne les armes à feu, en général. Celle du bas le type d’arme concerné. Ici, ce sont des fusils de snippers. Tu vois, sur la ligne du haut, ce sont les mêmes signes que pour les mitraillettes, tout à l’heure. Question : en aurons-nous besoin ?
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76 – Jeanne commet une légère erreur. Les vers ont été écrits, sur le récit de sainte Radegonde, par le poète Venance Fortunat, lequel, par la suite, sous l’influence de cette femme extraordinaire, prit lui même la tonsure monastique.







