La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (101)
Le trottoir avait été ceinturé par un filet, et des ouvriers turcs faisaient nonchalamment tomber des restes de revêtement mural. Il suffisait de remettre les vitres et de remplacer les plaques de parement, mais ils n’avaient même pas commencé le travail.
Il fallait téléphoner à Assette, il le lui avait promis. Sa femme avait les nerfs à vif. On aurait dit qu’elle avait pressenti, hier, qu’on l’appelait pour une raison ignoble. Elle n’avait pas posé de question, mais son regard tendu, étrangement coupable en disait long…
Kassim jura entre ses dents. Il n’avait pas rallumé son mobile depuis qu’il l’avait éteint pour donner le change, plus d’une heure auparavant. Il fallait se secouer. Rêvasser, il n’y a rien de pire.
A peine connecté, le téléphone sonna. Et l’appel venait du boulot. Mais qu’avaientils donc à le harceler ces derniers temps, comme s’ils ignoraient qu’aujourd’hui, il était de service l’après-midi ! Et il était déjà en route, il n’avait pas attendu leur coup de fil.
« Ordre à tous les officiers de rejoindre leur poste d’urgence ! Indépendamment de leur emploi du temps habituel ! Branle-bas de combat ! Exécution immédiate ! ».
En voilà une histoire, ce message, lancé sur le réseau général, ne lui était pas personnellement destiné ! Qu’est-ce qui avait encore bien pu arriver ?
Kassim forma aussitôt le numéro d’Ali Khabiba, son collègue de subdivision.
« Est-ce qu’on a apporté des changements au plan 11-22 ? J’ai eu des problèmes avec mes piles, je viens juste d’entendre le message, Je suis sur les Champs-Elysées, je fais demi-tour ».
« Pas des changements, il semble que, pour le moment, le plan 11-22 soit mis aux oubliettes ! ».
Il eut un coup au cœur. Quoi qu’il en soit, la liquidation du ghetto était remise à plus tard. Ouf ! Il avait même du mal à y croire.
« Et alors, quoi ? ».
« Je ne sais pas. C’est du délire. Il y a des combats en ville ».
Pour du délire, c’était du délire. Est-ce que, par hasard, les Russes auraient directement attaqué Paris ?
Kassim fonçait maintenant rue de Rivoli. Il pensa qu’il valait mieux prendre par le pont Neuf, et il leva le pied en raison de la foule qui, débordant des trottoirs comme le café d’une tasse trop pleine, avait envahi la chaussée.
Un flic black se jeta en travers de sa route.
« L’accès est interdit ! L’accès est interdit. Fais demi-tour ! »
Par la vitre baissée, Kassim exhiba sa carte plastifiée.
L’agent fit le salut militaire.
« Mon capitaine, de toute façon, vous ne pourrez pas passer par le pont Neuf ! »
« Mais, bon sang, il s’est effondré ou quoi ? » se mit à râler Kassim.
« Voyez vous-même ».
Kassim, c’est vrai, n’avait jamais vu pareil carambolage. Un grand autobus, de ceux qui servent à ramener en banlieue les écoliers de la madrasa après les cours, était renversé en travers du pont, et pas seulement couché sur le côté mais les roues en l’air. Sur sa gauche, une voiture particulière était coincée, le ventre en avant. A droite, un énorme camion avait fait basculer sa benne vide. Comment avaient-ils pu s’encastrer de sorte que le pont soit totalement barré ? Non, c’était impossible, carrément impossible.
« Ils sont rusés, les salauds, vous ne les trouverez pas là, derrière les voitures » dit le Noir avec un sourire qui lui découvrait les dents.
« Qui ça, ils ? ».
« Comment, capitaine, vous n’êtes pas au courant ? Les maquisards ».
* **
« Ce dispositif porte le nom de péribole ». La Rochejaquelein, couché à plat ventre sur un sac de ciment, extirpa un paquet de Gauloises incroyablement écrabouillé et entreprit de l’explorer, à la recherche improbable d’une cigarette intacte. « Satané boulot que d’avoir l’œil sur tout ce qui comporte un réservoir d’essence. L’avantage, c’est qu’on est tranquille comme Baptiste. S’ils escaladent les voitures, tu devines ce qui va leur arriver. Si nous crevons nous-mêmes un réservoir sans le vouloir, aucune importance, nous serons protégés par un rideau de feu. Cet espace vide entre deux barricades, c’est vraiment un truc super. Il faudra qu’ils fassent venir les bulldozers pour déplacer toute cette masse… ».
Jeanne laissa échapper un petit rire. Elle piaffait littéralement d’impatience que les Sarrasins passent enfin à l’offensive.
« La Rochejaquelein, ce n’aurait pas été mieux de faire carrément sauter les ponts ? ». Cette question qui lui brûlait la langue depuis quelques heures, Eugène Olivier avait enfin l’occasion de la poser.
La Rochejaquelein, d’un air triomphant, venait d’extraire une cigarette, légèrement vidée de son tabac, mais entière.
« Réfléchis un peu, Lévêque. D’abord, en épargnant les ponts, nous les canalisons vers les endroits névralgiques. Tant que les ponts sont intacts, bien entendu, ils n’auront pas l’idée d’attaquer par l’eau. Mais, s’ils y étaient obligés, c’est eux qui choisiraient le point où donner l’assaut. Voilà la première raison, mais il y en a une deuxième ».







