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14 janvier 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (102)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

« Oui, ils n’ont aucun besoin de savoir à l’avance de combien d’explosif nous disposons ! »
« Moins l’affaire leur semblera sérieuse, plus longtemps nous résisterons ».
Eugène Olivier acquiesça. Sous ses côtes, le sac de ciment lui semblait étonnamment moelleux et ses paupières s’alourdissaient. L’accalmie, précédant une nouvelle phase de l’action, lui jouait un mauvais tour. Bien que la nuit fût avancée, le sommeil, qu’on le veuille ou non, n’était pas prévu au programme.
L’assaut de la Cité commença au point du jour. Depuis la veille au soir, dix-huit heures, les insurgés se regroupaient peu à peu en détachements armés dans les souterrains avoisinant la station de métro de l’île. Les usagers musulmans, s’engouffraient dans les escaliers du métro, jouaient des coudes pour occuper une place assise, ouvraient tranquillement les journaux du soir et les paquets de chips, à mille lieues d’imaginer que le spectre impitoyable de la ville profanée les hantait de si près.
Presque personne ne descendait à la station Cité. En général, les gens y prenaient le métro en direction de Cluny, de Concorde, de Maubert-Mutualité, bref, vers les quartiers résidentiels, riches ou pauvres. Vers vingt heures, le torrent des usagers qui affluaient des quatre coins de l’île commença à se tarir, à se diviser en maigres ruisseaux. Puis ce fut le tour des retardataires isolés qui n’avaient plus à se presser pour arriver à temps pour le repas du soir. Vers vingt et une heures, des Noirs en combinaison orange envahirent les quais avec leurs balayeuses sans se soucier autrement de la gêne qu’ils pouvaient encore occasionner.
De luxueuses limousines aux chauffeurs empressés avaient, entre temps, pris en charge leurs éminents propriétaires. Elles s’éloignaient par le pont Neuf, le Petit pont, le pont de Fer, autrefois pont Saint-Louis. Les résidents des Champs Elysées et de Versailles se hâtaient eux aussi vers leurs logis.
Vers minuit, quand la nuit diaphane de mai eut enfin enveloppé la ville de son voile léger, la station Cité ferma. L’île était déserte, depuis le square fleuri de la pointe orientale où s’élevait jadis, à ce qu’on disait, un mémorial aux Français victimes des fascistes, jusqu’à son extrémité occidentale  écrasée par la masse énorme du Palais de Justice. Quelques fenêtres y étaient encore allumées, c’était inévitable, comme à la Conciergerie et sur la longue façade en béton du siège français d’Europol, édifié à l’endroit même où s’élevait la Sainte-Chapelle. Les wahhabites avaient rasé ce miracle de verre irisé au moment de leur coup d’Etat. Mais ces lueurs disséminées de façon aléatoire sur les sombres silhouettes des bâtiments ne faisaient qu’accentuer l’obscurité ambiante. Notre- Dame, comme un roc sculpté par les vents, s’élançait vers les nuages qui floconnaient au firmament nocturne. Les appartements de l’imam, aménagés dans l’ancien Trésor de la cathédrale, étaient eux aussi éclairés.
Le nègre Mustapha extrayait nonchalamment des poubelles les sacs plastiques qu’il vidait dans un conteneur sur roulettes. Au reste, il n’était Mustapha que pour les imbéciles, son vrai nom avait une consonance toute différente dans la langue (88). Sur ses lèvres épaisses jouait un sourire de satisfaction. Il portait sans cesse la main à la poche pectorale de sa salopette où se trouvait un stylo à bille minable à moitié vidé de son encre. Il avait aujourd’hui fait sortir de ses gongs son patron en tentant d’émarger pour sa paye avec un crayon à la mine cassée. Le patron avait piqué une colère :
« Par Allah, quelle maudite engeance ! Tiens, prends ce stylo, tête d’abruti, et tu peux le garder ! ».
Mustapha attendait ce moment depuis au moins quatre mois, mais en vain. C’est que le respectable Charif-Ali était sacrément pingre. Il n’aurait pas lâché même une boîte d’allumettes. Et cette fois, il s’était laissé rouler, ce blaireau. Pas plus tard que cette nuit, Mustapha se rendrait, dans le quartier du Marais, chez une vieille femme très experte qui était au service des guèdes, les loas (89) des cimetières, de la pourriture, des croque morts et de la fornication. C’est à elle qu’il allait remettre l’aimable présent de son respectable patron. Et là, il serait coincé : qu’il le veuille ou non, il faudrait bien qu’il augmente Mustapha de trente euros, pas moins, et, par-dessus le marché qu’il lui donne sa fille comme épouse. Qui serait de taille à défier le baron Samedi (90) en personne ? La vieille (dont il vaut mieux ne pas répéter le nom), à ce qu’on disait, l’avait vu de ses propres yeux. Pas difficile de reconnaître le baron Samedi au milieu de la foule. Il porte un costume noir avec un lacet noir comme cravate, des lunettes noires. Il fume le cigare et aime bien plaisanter. Il mange comme quatre : il ne ferait qu’une bouchée d’une dizaine de pites farcies à la viande de mouton, accompagnées d’autant d’assiettes de couscous. Tu peux tout obtenir dans la vie pour peu que tu honores non pas le vendredi, mais le baron Samedi, le jour de l’agonie. Et quel idiot irait deviner que tel arbre a été planté spécialement dans l’arrière cour, ou que telles écuelles d’argile n’ont pas été disposées sur les étagères de la chambre pour faire joli ! On raconte que sous les catholiques, jadis, c’était moins commode. Dans les colonies, leurs curés avaient du flair pour ce genre de choses. Il fallait se tenir à carreau sinon, gare au châtiment. Mais où étaient-ils passés, ces curés, aujourd’hui ? Les hommes Noirs étaient les plus rusés, ils savaient attendre leur heure en douce…..
Si Mustapha n’avait pas rendu un culte au baron Samedi, il se serait bien gardé de travailler dans le métro. On racontait tant de choses sur les stations désaffectées. Par exemple, qu’elles traversaient des cimetières souterrains, pleins d’ossements de Blancs, impropres aux envoûtements. Ces os étaient gardés par des esprits blancs au service des morts qui, autrefois, régnaient sur la ville. Les esprits blancs s’infiltraient aussi dans les vieilles lignes de métro, ils allaient où ils voulaient. Mais lui Mustapha, il serait toujours protégé par le baron Samedi, il n’avait rien à craindre d’un quelconque esprit blanc….
Mustapha venait de jeter un sac dans le containeur, lorsqu’il se redressa. Qu’est-ce que c’était encore que ce bruit qui venait de là-bas, dans le tunnel ? Ah-a-a-a !!
Le fantôme blanc avait de longs cheveux argentés, ondulés, rejetés dans le dos, il tenait une mitraillette, au fait à quoi bon une mitraillette pour un fantôme, on nageait en plein fantasme, c’était clair ! Et les esprits ne font pas de bruit avec leurs semelles, alors qu’on entendait du fond des ténèbres s’approcher la rumeur sourde d’un piétinement. Encore un autre fantôme, avec comme une mitraillette lui aussi, et un autre encore, et encore….

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88 – Dialecte africain Fon. (NdT).
89 – Les loas sont des esprits dans le culte vaudou (NdT).
90 – On a utilisé ici certains éléments du culte vaudou tel qu’il est pratiqué en Afrique occidentale et dont  le personnage mis en scène est un adepte.

→ A suivre

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