La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (103)
Mustapha renversa la poubelle, tomba, s’écorcha durement les mais sur le béton, bondit et se mit à filer à toutes jambes vers les escaliers en poussant des hurlements…C’est ce qui le perdit, car personne n’en voulait à la vie de cet inoffensif éboueur. Mais on ne pouvait pas non plus lâcher dans les rues cette sirène vivante alors que l’opération en était au tout début. Un coup de feu claqua. Mustapha n’eut même pas le temps d’éprouver, pour de bon, du ressentiment à l’égard du baron Samedi.
Eugène Olivier rengaina son revolver.
A la sortie du métro, les détachements d’avant-garde s’étaient séparés, comme prévu, en deux groupes. Le premier, avec toute la vélocité qu’autorisait un équipement lourd, courut s’emparer du Palais de Justice et de la Conciergerie. L’autre se hâta d’aller couper les ponts.
L’arrière garde, que commandait Brisseville, fut également répartie en deux contingents. Il fallait, d’une part, transborder sur le quai du métro les armes lourdes qu’on ne pouvait faire monter qu’après la prise de l’île. D’autre part, on devait établir une ligne de défense souterraine dans les tunnels des trois stations ouvertes, à savoir Châtelet, Saint-Michel et Pont-Neuf.
Et pour ce faire, on ne disposait, en tout et pour tout que de quatre heures. Brisseville, en se mordant la lèvre, cassa précipitamment le bout d’une ampoule d’adrénaline. S’injecter de l’adrénaline était un procédé ancestral qui remontait aux années trente du siècle passé, mais c’était mieux que rien. L’essentiel était de réussir dans les temps, peu importait le reste. Aussi bien le problème des médicaments serait résolu, du même coup, une bonne fois pour toutes.
* **
Au premier étage du Palais de Justice, quelques pièces spacieuses étaient vivement éclairées, bien qu’à cette heure, le secrétariat fût désert. Le cheik Saïd al-Masri, resté seul, alors qu’il faisant les cent pas dans son bureau lambrissé de chêne vernis, avait déjà fait tomber au passage un tabouret à vis et un bonzaï en pot. Et personne pour les ramasser, il n’avait pas envie de faire monter son chauffeur. Du coup, dans le passage, traînait, au milieu de fragments de céramique, ce bout de ferraille, dans lequel il s’était encore douloureusement cogné. Avec ses semelles, il écrasait la terre qui s’était répandue sur le tapis.
En temps ordinaire, il déambulait lentement, avec toute la dignité seyant à son rang et à son tempérament. C’est l’émotion qui le rendait maladroit.
Des dizaines de photocopies encombraient les bureaux. L’écran d’un ordinateur diffusait une lumière blafarde. Depuis des temps immémoriaux, le cheik Saïd ne saisissait plus ses textes lui-même. Mais le rapport qu’il s’efforçait de rédiger maintenant ne pouvait être confié à personne, pas même au secrétaire le plus sûr.
Un fiasco. Un fiasco insensé, inimaginable, impossible. Son agent de Moscou l’avait informé que le réseau de sabotage, entraîné avec tant de soin, venait d’être démasqué, mis hors d’état de nuire, complètement démantelé. Ensuite, il avait interrompu le contact. Cela faisait vingt-quatre heures que le cheik Saïd avait perdu le sommeil, l’appétit et négligeait la prière. Il tentait de vérifier, de faire des recoupements, d’avoir au moins un début de précision. Etait-ce vraiment la vérité ? Cela en avait, hélas, toute l’allure.
La démission. C’était la meilleure solution. Et la présenter lui-même sans attendre. Mais comment, comment pareille chose avait-elle bien pu advenir ? Cela dépassait l’entendement, c’était résolument impensable. Est-ce qu’il n’y aurait pas, dans les tiroirs, quelque chose contre la tension ? Ou, à défaut, contre la tachycardie. Il n’allait pas appeler un docteur, faire naître lui-même des rumeurs prématurées. Par contre, s’il pouvait trouver un cachet…Il y en avait, bon sang…non, pas ça, c’était de l’aspirine, et ça, pour la digestion…. Contre les brûlures d’estomac….Mais, que diable, il en avait eu sous la main, il y a peu, quand il n’en avait nul besoin !
La porte s’ouvrit trop doucement, c’est pourquoi le cheik entendit, perçut avec son dos le léger frémissement de l’air, l’imperceptible pivotement des charnières bien huilées….
Il n’attendait pas du tout ce visiteur, mais il ne s’étonna nullement de sa présence. En ces lieux, le patron des laboratoires de recherche atomique, n’était pas non plus, à proprement parler, un intrus.
« Vous voulez me voir, effendi ? Qui vous a mis au courant ? ».
« Quel intérêt cela peut-il avoir maintenant » prononça Ahmad ibn Salih, en pesant ses mots.
C’était évident. Donc, il savait tout. Le cheik Saïd, pris d’une soudaine faiblesse, se laissa choir dans un fauteuil. Ahmad ibn Salih restait dans l’embrasure de la porte, peu pressé, visiblement, de la refermer. Au contraire, il la retenait de la main.
« Il me semble qu’il serait plus curieux pour vous d’apprendre qui a mis Moscou au courant ? ».
« Quoi ?! » Le cheik Saïd avala sa salive de travers et se mit à tousser. « Vous savez déjà d’où vient la fuite des informations ? ».
« Des fuites d’information aussi totales, aussi exhaustives, cela n’existe pas ». Les lèvres d’Ahmad ibn Salih se plissèrent en un rictus mauvais. « Il ne peut s’agir que d’une transmission systématique et préméditée. Autrement dit, cela ne peut être que le résultat de l’action d’un agent secret infiltré au cœur même du dispositif. Très profondément infiltré et connu de vous personnellement ».
« Qui ?! ». Le cœur du cheik cognait quelque part dans ses tempes comme un marteau sur une enclume. De toute façon, sa carrière était fichue, mais quelle satisfaction tout de même si ce fils de Satan pouvait en prendre au maximum. Oh, il aurait été le premier à lui sauter à la gorge…Si seulement… « Il est toujours vivant, j’espère, il n’a pas eu le temps de se brûler la cervelle ? Effendi, au nom d’Allah, dites-moi qu’il vit encore ! ».
« Non seulement il est bien vivant, mais il est frais comme un gardon ».







