Pêle-mêle

  • Accueil
  • > Archives pour le Dimanche 28 janvier 2018
28 janvier 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (104)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048

« Ouf, vous me rassurez, dans la mesure où l’on peut encore me rassurer, qu’Allah vous bénisse. Mais qui est-ce ? ».
« Moi ».
Slobodan se sentit soudain léger, comme dans un rêve où tout devient possible : nager en eau profonde, admirer algues et coraux sans avoir à se soucier de sa respiration, survoler les villes à tire d’aile, passer à travers les murs…Depuis combien d’années il s’était interdit, même en rêve, de leur jeter la vérité au visage….
Ahmad ibn Salih ouvrit la porte toute grande. Le cheik avait l’impression de délirer, de devenir fou, et on le comprend, sous le coup de tels désagréments. A peine le savant avait-il proféré son absurde réponse, qu’une femme âgée, vêtue comme une kafirka, fit son entrée dans le bureau. Cela aussi était surréaliste que, dans le cabinet de travail d’un haut fonctionnaire, une mécréante en jeans noirs, tête non seulement découverte mais cheveux épars sur les épaules, entrât avec insolence.
« Tu as parfaitement entendu, fils de chien » laissa-t-elle tomber gaiement, comme avec négligence. « Il est vraiment un espion russe, et Serbe de surcroît. Et maintenant, devine qui je suis. Allez, je te donne un indice : tu connais la berceuse qu’on chante à tes petits enfants ? » (91).
Tentant de s’arracher à cette hallucination, le cheik, en titubant, se jeta vers l’alarme. Mais il continuait à s’engluer dans la logique délirante du cauchemar : personne ne fit un geste pour l’en empêcher. En un éclair de conscience, il imagina que le système avait été mis hors d’usage. Mais non, tout était en ordre, rien ne clochait, le signal rouge clignotant indiquait que le message était bien passé.
Il appuyait, il appuyait comme un fou sur le bouton, et les deux autres le regardaient faire tranquillement.
« Il n’y a plus personne pour répondre, précisa la femme. Vos gardes sont déjà en train de peloter avec ardeur les houris aux yeux noirs ».
« Sévazmiou ! ».
« Vous avez enfin pigé. J’ai finalement demandé à notre ami de Russie de me faire voir le type qui avait décidé d’empoisonner nos retenues d’eau. Je vous vois, et je me pose à nouveau la question : comment se peut-il que des nullités puissent provoquer des malheurs monstrueux, incalculables ? Qu’une montagne accouche d’une souris, on peut le comprendre, cela n’offense pas la logique. Mais que le contraire se produise, je n’arriverai jamais à l’admettre, j’en ai peur. Je crains que la malheureuse histoire du genre humain durant les cent cinquante dernières années ne soit qu’une succession ininterrompue de montagnes mises au monde par des souris….Par chance, je vois devant moi une souris qui n’a pas eu le temps d’accoucher ».
« Comment….comment êtes-vous ici, comment êtes-vous entrés, kafirs ? Où sont les gardes ? Où est la police ? ». L’effort désespéré du cheik pour comprendre au moins quelque chose de ce qui se passait avait même chassé sa peur.
« Si tu veux savoir, c’est la Neuvième Croisade qui a commencé » lança  Sofia avec un éclair de malice, tout en arrêtant Slobodan de la main. « Nous avons mis un peu de temps à la mettre sur pied, par contre on a fait les choses en grand. Il n’y a plus d’Euroislam, et bientôt, il n’y aura plus d’islam du tout. Voilà, Slobo, vous pouvez en finir avec lui, vous verrez que cela ne vous procurera pas une sensation aussi fabuleuse que vous imaginiez ».
Le cheik Saïd se tenait debout, sans essayer de se sauver. Il avait le regard vitreux d’un aveugle et peut-être, inconscient de la menace, il se contentait de se balancer, sur un rythme étrange, d’avant en arrière.
Slobodan dégaina son revolver.
Curieusement, ne jaillit pas entre eux cette proximité qu’allume la haine. Ils étaient devenus transparents l’un pour l’autre, chacun d’eux se mouvant dans la dimension de son propre rêve. Mais le rêve de Slobodan était léger et lumineux, alors que celui du cheik Saïd était un cauchemar dont l’absurdité lui donnait des sueurs froides.
Mais quand le corps du cheik s’écroula, heurtant lourdement le tapis de la nuque entre le tabouret renversé et les débris du pot de céramique, Slobodan reprit ses esprits. Il considéra avec un désenchantement bizarre ce visage figé dans la même perplexité fielleuse, avec  un petit trou au dessus du sourcil gauche. Effectivement, ce qu’il ressentait n’avait rien à voir avec ce qu’il avait imaginé depuis tant d’années. Juste un léger dégoût, une sensation de froid au creux de la poitrine, comme s’il avait touché un cafard de sa main nue.
« Sonia, vous n’avez pas l’impression d’avoir un peu dérapé ? ». Slobodan s’exprimait maintenant facilement et naturellement en russe comme s’il n’avait jamais cessé de le pratiquer des années durant. « Vous n’auriez pas légèrement grossi le trait ? ».
« Mais qu’est-ce que vous avez tous, on dirait que vous n’avez jamais joué au poker ! Il y a des fois où un peu de bluff aide à mettre les points sur les « i ». Bon, le Palais de Justice est à nous, par contre ça mitraille encore du côté de la Conciergerie. Vous entendez ? ».
Des coups de feu crépitaient, en effet, derrière les fenêtres obscures. Ils ne faisaient pas plus de bruit que le chant des grillons…Preuve de l’efficacité des doubles vitrages modernes.

______________________________________

  91 – Voir chapitre  neuf. (NdT).    

 → A suivre

lescroco2010 |
edemos |
Rituel amour retour |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Exos et mandas passion
| BELTOGOMAG
| tout et n'importe quoi