Malgré son insolence inouïe, cette invective fit tomber la colère de l’imam. Rien ne disait, en effet qu’il n’allait pas y passer. Non, il fallait réfléchir, trouver une solution. Avec cette teigne de Danoise, il serait toujours temps de régler ses comptes, si toutefois il s’en tirait sain et sauf . On pouvait, bien sûr, lui enlever l’enfant de force. Lui-même ne s’y risquerait pas, ce n’est pas qu’elle le tuerait, mais pour ce qui est de mordre et de griffer, elle se transformerait en tigresse. Sans doute, ses collaborateurs en viendraient à bout, mais ce serait long et laborieux. Seulement, où trouver un autre enfant ? Impossible d’aller s’en procurer dans le ghetto. S’il y avait la moindre possibilité de rejoindre le ghetto, ces maudits maquisards perdraient leur temps à le chercher ici ! Ah ! Mais quel idiot il faisait ! Il avait vraiment la tête à l’envers, pensa Ali en se frappant le front du plat de la main. Tout cela était plus simple que bonjour ! Oubliant complètement sa femme, il revint précipitamment dans l’antichambre vers le téléphone le plus proche. Bien sûr, bien sûr, en attirant son attention sur son jeune fils, Allah lui-même lui avait suggéré la variante la plus sûre ! Il suffisait d’envoyer des autobus dans le ghetto le plus proche pour y rafler au hasard une centaine, non, plusieurs centaines d’enfants ! Il faudrait ensuite les aligner le long des quais tout autour de la Cité, et commencer le massacre ! Les maquisards ont tous des parents dans le ghetto. Il est évident que leur première réaction serait d’accepter aussitôt la libération de l’imam et de sa suite.
Et ensuite….mais qu’est-ce qu’il en avait à faire de la suite ? Cela ne le concernait plus, il serait bien à l’abri dans sa résidence secondaire, au Vieux moulin, au bord de son étang !
Movsar-Ali, à la hâte, forma le numéro de son dernier interlocuteur. Ce fut le même capitaine détestable qui décrocha . Mais peu importait, après tout.
« Capitaine ! Ecoutez-moi attentivement, capitaine ! ».
« Je vous écoute. Il y a-t-il du nouveau ? ».
« Ce n’est pas le problème ! Il faut, de toute urgence, vous m’entendez, de toute urgence…. ».
L’imam secoua le combiné. Il ne manquait plus que ça : la communication venait de s’interrompre alors que chaque minute comptait ! Plus de tonalité.
« Eh ! Ibrahim, va chercher en vitesse le radiotéléphone ! Je crois qu’il traîne quelque part dans mon cabinet de travail ! ».
Le jeune dévot qui assistait l’imam ne fut pas long à ramener l’appareil, mais son visage était maintenant décomposé par la frayeur.
« Il semble que la ligne soit coupée, maître. C’est sûrement un sabotage des maquisards ».
« Les fumiers ! Les enfants de Satan ! Mais que quelqu’un me passe son mobile, vous êtes bouchés ou quoi ? ».
Un hercule en uniforme rétorqua d’un air sinistre :
« Nous ne sommes que la police municipale, très honoré Avsar Ali. Chez nous, la règle, c’est un mobile pour cinq hommes. Forcément, ce n’est pas donné, les mobiles ! ».
«Et qu’est-ce que ça peut me faire ? ». Les précieuses secondes fondaient l’une après l’autre comme neige au soleil, «Vous êtes ici au moins une quinzaine, bande d’andouilles ! ».
Le flic le fixa d’un air qui frisait l’insolence.
« Le problème, c’est qu’aucun de nous n’a de mobile ».
Avoir affaire à des abrutis pareils, c’était à devenir fou.
« Dans ce cas, Ibrahim, ramène-moi mon mobile. Il est aussi dans le bureau. Et plus vite que ça ! ».
« Maître, hier vous m’avez ordonné d’aller le faire réparer, il est encore sous garantie. J’y suis allé, mais ils m’ont dit qu’ils n’avaient pas la pièce en stock. Ils se sont confondus en excuses avec promesse de le livrer à domicile aujourd’hui, avant neuf heures… Et puis, vous savez…. ».
L’imam se laissa choir pesamment sur le sol, et, le visage dans les mains, se mit à gémir d’une voix de fausset.