Chapitre 15.
Les Barricades (suite).
« Le plus rageant serait qu’ils se mettent à bombarder depuis le ciel ! ».
Il faisait frisquet en ce petit matin de mai, et Jeanne releva le col de son anorak. Elle avait le bout du nez tout rouge ainsi que les joues, et ses yeux gris étaient embrumés de sommeil.
« Imagine qu’ils touchent Notre-Dame ! ».
« Ils ne prendront pas ce risque, rien à craindre pour Notre-Dame, répondit EugèneOlivier avec assurance. La Cité n’est pas plus grande qu’un mouchoir de poche. Si on la canardait, il y aurait forcément du grabuge. Tu sais toutes les richesses qu’ils ont stockées à la Conciergerie, au Palais de Justice, partout ! Même l’artillerie, ils ne l’utiliseront que quand ils se seront rendu compte que nous en avons une. Une poignée d’émeutiers ne vaut pas tant de dégâts, et, de toute façon, ils nous délogeront en vingt-quatre heures. Par contre, s’ils connaissaient le clou de l’affaire, je pense qu’ils ne ménageraient ni leurs bombes ni leurs obus. Mais comment l’apprendraient-ils à l’avance ? ».
« Oui, c’est formidable que Notre-Dame redevienne Notre-Dame pour de vrai, répondit Jeanne, radieuse. Je crois que si la cathédrale était une personne, elle accepterait de mourir pour connaître un seul jour comme celui-là. En tout cas, moi, à sa place, j’accepterais ».
Tout en devisant ainsi, ils passaient devant le Palais de Justice en plein jour, ou plutôt, dans la lumière de l’aube, la kalachnikov à la bretelle, tous deux insouciants, ils déambulaient au cœur même de l’islam de France, et la brise jouait dans la chevelure de Jeanne. Un pareil instant valait bien de mourir dix fois, se disait Eugène Olivier. Alors, fallait-il déplorer le sort de la cathédrale ? Jeanne avait raison. Qu’il fût transformé en être humain, certes le sanctuaire exprimerait son accord, mais même sans ça, en ce moment précis, il partageait ces sentiments, car ses pierres ne pouvaient être complètement dépourvues d’âme.
Devant le bâtiment d’Europol, autour d’un empilement de caisses contenant des missiles « Stinger », s’affairaient des maquisards. Eugène Olivier en reconnut évidemment plusieurs, parmi lesquels Maurice Loder, toujours aussi sombre en dépit de la gaieté ambiante. Ce garçon du ghetto avait perdu sa mère l’année passée quand l’imam du coin s’était mis dans la tête de prendre en main leur famille. Lui-même n’en avait réchappé que par miracle. La veille du jour fatal, il avait été hospitalisé pour une appendicite. Le chagrin l’avait poussé à entrer au maquis. Il avait aussi, semblait-il, un frère plus jeune, lui aussi disparu. Eugène Olivier n’en était pas certain, mais la délicatesse lui interdisait de poser une telle question. Car chaque famille pleurait des morts et il ne connaissait personne qui n’eût à déplorer la perte d’un être cher.
Maurice, tout occupé à suivre les instructions, ne remarqua même pas le signe de la main que lui adressait Eugène Olivier. Jeanne laissa tomber :
« C’est chouette, on se croirait à la plage, en été. Tu crois qu’on va pouvoir encore longtemps bronzer au calme comme maintenant ? ».
Eugène Olivier ne répondit pas tout de suite.
« Deux heures environ. Pas moins. Pour le moment, ils se tiennent tranquilles, on les comprend, ils sont encore sous le choc. Vraisemblablement, ils se sont contentés de barrer l’accès aux ponts et de tenir conseil jusqu’à usure complète de leurs culottes. Du haut en bas de la hiérarchie ».
« Il est huit heures et demie et la messe doit commencer avant midi. Tu sais, peutêtre qu’on n’aura pas besoin d’engager tellement d’hommes. Si ça se trouve, on pourra même assister tranquillement à la messe de Notre-Dame. Pourvu que les Sarrasins ne se mettent pas en branle pour donner l’assaut avant une heure ! ».
Comme il était simple, tout compte fait, de bavarder avec elle et de marcher à ses côtés ! C’était idiot de se torturer la cervelle pour imaginer un sujet de conversation, il suffisait d’être soi-même. Si cela avait pu continuer cent ans ! Mais voilà qu’accourait vers eux leur chef de section, Georges Pernoud.
« Alors quoi, tu bayes aux corneilles, Lévêque ? »
« C’est La Rochejaquelein qui m’a demandé de patrouiller le long de la seconde ligne des barricades ».
« On déleste les barricades d’un homme sur deux. Tu n’es pas au courant du dernier coup dur ? Quelques survivants parmi les flics se sont retranchés à l’intérieur de la cathédrale et dans l’appartement de l’imam. Ils mitraillent les abords immédiats, en particulier depuis le toit ».
« Merde ! »
« Comme tu dis. File te mettre aux ordres de Roger Bertaud, son groupe se trouve à droite du portail principal. Toi, Sainteville, tu peux continuer à patrouiller. Tiens, prends ce mobile, tu sauras t’en servir ? ».
Jeanne attrapa le téléphone au vol.
« Il est classe ! Tu l’as pris à un flic ? ».
« Exact. J’ai l’impression qu’il n’a pas de code PIN, mais, pour plus de sécurité, ne l’éteins pas. S’ils commencent à se rassembler pour l’assaut, appelle La Rochejaquelein. C’est le premier numéro que j’ai mis en mémoire ».
« Sans problème ! ».








