25 mars 2018
La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (112)
Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
« Rassurez vous, ce que je vais dire est on ne peut plus sensé. Que vous le vouliez ou non, c’est tout de même moi qui vais vous faire sauter. Alors, en tenant compte de la donne que nous tenons entre nos mains, le plasticage de Notre-Dame est-il ou non un péché ? ».
« Oui et non ».
« Pour le non, je comprends. Mais il y a un oui, et ce oui suppose un lourd péché, n’est-ce pas ? Trop lourd pour que j’en charge les épaules d’un jeune garçon qui a toute la vie devant lui. C’est moi qui minerai l’édifice, et je ne me ferai assister de quelques personnes que pour les travaux de manutention annexes. Mais je prends sur moi l’entière responsabilité morale de cette explosion. Vous avez tout calculé en fonction de votre petit confort, et moi, je n’ai plus qu’à me débrouiller comme je peux ? C’est d’une galanterie exquise, tout à fait à la manière masculine. Je devine ce que vous allez me rétorquer : que je viens juste d’échafauder mon plan, à l’instant même où vous exposiez vos décisions. Mais, en fait, cela ne change rien. Tout simplement je n’avais pas eu le temps de réfléchir auparavant. De toute façon, dans la cathédrale, cela m’aurait semblé évident. Les arguments que vous avancez pour refuser de quitter la cathédrale sont aussi valables pour moi que pour vous. Peut-être même, plus valables. Mais, sur ce dernier point, je suis prête à faire des concessions ».
« Sophie, vous a-t-on déjà dit que vous étiez un monstre ? Assez sympathique, il faut le reconnaître, mais un monstre intégral tout de même ».
« On me l’a dit, n’en doutez pas ».
« Je savais bien que je n’étais pas original ».
« Arrêtez ces salades de sacristie ! Espérez vous sérieusement, mon Révérend, me circonvenir avec vos histoires ? ».
« Pas sérieusement, Sophie, soupira le père Lotaire, mais ça ne m’empêche pas d’espérer ».
« Voyez-moi ça ! ». Dans les yeux de Sophia passa une lueur joyeuse, et le père Lotaire constata, non sans étonnement, que ces yeux étaient bien noirs, comme il lui avait toujours semblé. «Vous devriez avoir honte, à la fin. J’ai l’impression d’avoir affaire à un gamin de trente ans… ».
« Trente-trois, si vous permettez ».
« La différence est énorme, en effet. Avez-vous calculé, même approximativement, quel âge je pouvais bien avoir ? Figurez vous que je suis née avant Internet ! Est-ce que vous pouvez seulement l’imaginer ? Bien sûr que non, vous ne vous souvenez même pas du temps où, en Europe, le Web n’était pas filtré. Par rapport à vous, je suis vieille comme Hécube. Et cependant, je ne me permets pas de vous contredire, bien que l’âge m’en donne le droit. Monsieur de Lescure, n’est-ce pas que nous avons le droit, vous et moi, d’exiger des jeunes qu’ils ne sacrifient pas leur vie ? ».
« Cela s’appelle racoler des alliés dans le camp de l’adversaire, de plus en plein dans le feu de l’action, répondit le bouquiniste que secouait un petit rire de vieillard. Non, madame Sevazmiou, j’ai un autre sujet de préoccupation, sans rapport avec le nombre des années vécues. Les fidèles vont se retrouver sans pasteur ».
« Grâce à Dieu, je ne suis pas encore le seul prêtre en France ! », rétorqua sèchement le père Lotaire.
« Mes amis, chacun de nous voudrait bien convaincre les deux autres » suggéra de Lescure avec un de ces sourires dont on attribue la finesse, comme on dit, à la perspicacité du grand âge. Et Sophia pensa qu’en réalité, le sourire des vieillards était fin du fait de l’amincissement naturel de leurs lèvres. Elle se dit qu’elle-même n’échappait pas à la loi qui transforme les stigmates des ans en simulacre d’esprit. Mais, chez de Lescure, c’était dans ses petits yeux bleus délavés, enfouis sous la broussaille des sourcils grisonnants, que se cachait la véritable sagacité. Ce vieillard n’était pas ordinaire, et même tout à fait singulier, comme Sophia l’avait déjà remarqué l’avant-veille. « Remettons les cartes biaisées dans nos manches. Même vous, Sophie, vous n’êtes pour moi qu’une gamine. Internet, pensez donc un peu ! Quand je suis né, il fallait une salle de belles dimensions pour loger un seul ordinateur. Que chacun de nous fasse ce que lui dicte sa conscience ou son cœur. Pour notre père Lotaire, cela ressemble au devoir d’un capitaine envers son navire, pour moi, ce serait plutôt celui du soldat envers son commandant qu’il ne saurait quitter… Quant à vous, Sophie…Soit dit sans vous offenser, dans cette histoire, vous figurez, depuis le début, comme l’archétype de la Mort. La Mort ne peut demeurer vivante,ce serait illogique ».
« Voilà encore un des privilèges du grand âge. Nous avons eu le temps de nous imprégner de livres détruits, à ce jour, jusqu’au dernier… Voyez, monsieur de Lescure, comme notre cher père Lotaire fait la grimace ! C’est qu’il a grandi dans ces années où « ils » avaient usurpé l’image de la mort. Souvenez vous comment ils avaient commencé :
Vous aimez la vie, nous, c’est la mort que nous aimons. Mais c’était déjà une imposture. Ce n’est pas la mort qu’ils aiment, mais seulement l’absence de vie. L’apparence cadavérique, la décomposition, la putréfaction dans tous les sens de ces termes. Je me souviens ce que disaient les gens de la génération de mes parents : qui aime la vie ne redoute pas la mort. La mort n’éprouve que celui qui n’aime pas la vie.
Reconnaissez qu’un chrétien ne doit pas avoir peur de la mort, mon Révérend, et ne faites plus ce visage chagrin !
« Il ne le doit pas, Sophie, il ne le doit pas… ». A en juger par l’expression changeante de son visage, le père Lotaire semblait plongé dans une sérieuse réflexion, dans un intense débat intérieur. « Finalement, je suis d’accord avec monsieur de Lescure en ce qui vous concerne, Sophie, mais, une fois de plus, mon accord est lié à une condition. Pas vraiment une condition,plutôt un souhait ».
« Que vous faut-il encore ? Le marchandage est en train de tourner, je le crains, à votre avantage et il est vraisemblable que j’accepte, même si je lis dans vos yeux que vous tramez je ne sais quelle machination diabolique ».







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