Pêle-mêle

8 avril 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (114)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
« Non. Et il ne te vient pas à l’esprit que nous voyons Paris de jour pour la dernière fois ? ».
« Ca, il n’y a que Dieu qui le sache ».
« Tu ne m’as pas compris, répliqua Eugène Olivier avec agacement. Tout est en train de changer. Grâce à Dieu, on procède en ce moment même à l’évacuation des gens du ghetto, mais, sans ghetto, il n’y aura plus d’organisation clandestine. Demain matin, si nous sommes encore en vie, nous nous planquerons dans les catacombes. Il faudra peut-être y croupir, sans voir la lumière du jour, un mois entier, deux peut-être. Ensuite, nous gagnerons les forêts de Vendée, mais ils se mettront alors à persécuter encore davantage les paysans. Les citadelles souterraines sont immenses dans ce s bois, elles existaient déjà à l’époque des Blancs qui, du reste, ne les avaient pas non plus creusées eux-mêmes. Et pourtant, elles ne seront qu’une halte sur la route des frontières de l’Euroislam ».
Jeanne serra ses petits poings.
« Oui. C’est l’exode ».
« C’est quoi ? ».
« Bon sang, ce que tu peux être ignorant ! ».
« Attends, tu parles de quoi là, de la Bible ? ».
« Bien sûr. L’Exode. Mais pas seulement la fin de la captivité, mais aussi l’adieu à la terre natale ».
« Qui sait, peut-être reviendrons-nous ici un jour. Sur des tanks ».
Eugène Olivier voulait tellement remonter le moral de Jeanne, et il avait, semblait-il, trouvé les mots justes. Le visage de la jeune fille s’illumina.
« Sur des tanks russes ? » demanda-t-elle en marquant une certaine hésitation.
« Tu sais bien que Sophia Sévazmiou est russe, rappela Eugène Olivier ».
« Alors, il ne sera pas difficile de s’entendre avec eux, je pense, pour peu qu’ils ressemblent à Sophie. Mais à part ça, il ne me plaît pas du tout que personne n’ait vu Valérie. Bon, je cours, je vais la chercher ».
C’était vraiment du Jeanne tout craché. Elle ne pouvait pas rester en place une minute. Eugène Olivier plissa les yeux pour essayer de repérer la silhouette qui se dissimulait sur la galerie. Il se camouflait, le salaud, avec son fusil à infrarouges. Si l’on pouvait seulement prendre position sur le toit, ce ne serait pas compliqué de lui régler son compte. Il observait ce qui se passait en bas sans s’attendre à subir une attaque. La surprise serait complète.
*
**
Le père Lotaire et de Lescure étaient assis sur un banc devant un parterre planté lelong de la Conciergerie. Le vieux bouquiniste tournait entre ses doigts les grains en porcelaine d’un chapelet encore plus vieux que lui, tandis que le prêtre regardait des moineaux effrontés qui, en sautillant, se disputaient un morceau de brioche tombé par terre. De Lescure, après avoir embrassé la croix, enfouit le chapelet dans sa poche.
« Je commençais à m’inquiéter de ce que le jour ne compte que vingt-quatre heures. Vous vous rappelez combien de fidèles se sont présentés hier à la confession ? Et tout s’est bien passé, je ne sais comment, tous ont réussi à se confesser ».
« Tous, répéta le père Lotaire sans quitter des yeux la bande bagarreuse des moineaux. Tous, sauf un. Et celui-là, je ne puis guère lui venir en aide ».
« C’est vrai, vous ne le pouvez pas. Tout s’est déroulé trop précipitamment comme sur ces vieilles vidéos que l’on visionnait en mode accéléré. Je comprends votre affliction, Lotaire. Mais peut-être me confierez-vous ce qui pèse sur votre âme ? Evidemment, je n’ai pas le pouvoir de remettre vos péchés, mais, qui sait, vous vous sentirez quelque peu soulagé ? ».
« Vous êtes très bon. Mais je ne voudrais pas, le dernier jour de ma vie (du moins, j’espère qu’il sera le dernier) ajouter un nouveau péché à ceux qui n’ont pas encore été absous : celui de me décharger sur autrui de mes douloureuses pensées ».
« Mon Révérend, j’ai l’impression que vous poussez le scrupule jusqu’à l’absurde ! Depuis combien d’années vous portez dans votre cœur les souffrances les plus secrètes de tous les fidèles de notre communauté. Serait-ce un crime que l’un de ces nombreux pénitents prît sur lui une part infime de votre fardeau ? ».
Le père Lotaire, sans se tourner vers son interlocuteur, continuait à regarder fixement devant lui, bien que les moineaux se fussent égaillés depuis longtemps sans laisser une seule miette. Et dans la dignité de son maintien, le maintien d’un homme qui ne faisait plus qu’un avec son habit de prêtre, il y avait quelque chose de militaire.
*
**
Sa visite à Ahmad ibn Salih, alias Knejevitch, avait tourné à la courte honte d’Eugène Olivier. C’était maintenant de l’histoire ancienne. Tout de même, on l’avait choisi pour cette mission non pas tellement en raison de ses compétences en informatique mais à cause de sa maîtrise de l’escalade artificielle. En l’occurrence, cette aptitude s’était avérée presque inutile car l’affaire était plus simple que bonjour. Pour cette paroi de vieilles pierres, il n’en allait pas de même, mais ce n’était pas non plus un surplomb à
franchir. On pouvait grimper facilement par les arcs-boutants. Il était plus logique et moins risqué de tenter l’escalade côté est, puis que cette brute était postée sur la galerie. Encore fallait-il parvenir jusqu’aux arcs-boutants. Les fumiers retranchés à l’intérieur en couvraient les abords par des tirs de barrage. Attendre l’obscurité ? Mais l’autre, sur la galerie, n’attendait que ça, lui aussi.
Et puis zut, advienne que pourra !

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