Pêle-mêle

15 avril 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (115)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Quand il était gosse, il plongeait bien dans l’eau glacée. Seulement, il valait mieux aujourd’hui ne pas fermer les yeux comme alors. Eugène Olivier se glissa furtivement jusqu’au dernier buisson décoratif derrière lequel il se tapit, attendant un moment propice pour se lancer dans l’espace découvert. Car, toute la pointe orientale de l’île avait été, par les soins de ces maudits, totalement engazonnée et semée de fleurs, comme s’ils y avaient déroulé leur stupide tapis de prière. Il songea que les vrais seigneurs de Paris, les rois, ne redoutaient ni le peuple ni les venelles étroites. Que c’était Bonaparte qui, le premier, avait entrepris de dégager de vastes espaces. Les musulmans n’avaient fait que l’imiter. Comme d’habitude, ils ne pouvaient rien imaginer par eux-mêmes. Bon, tout ça, c’était de l’Histoire, et il avait à résoudre un problème autrement crucial : enlever ou non ses baskets ? Pour grimper, ce serait plus facile, sûrement. Mais il ne pouvait pas les suspendre à son cou, il faudrait s’en débarrasser. Dans ce cas, il ne lui resterait plus qu’à souffrir des pieds jusqu’au matin. Non, il se débrouillerait avec. Allez, en avant !Eugène Olivier courait en louvoyant, se pliait en deux, zigzaguait. Des balles ricochèrent sur l’allée toute proche, heureusement, elles ne provenaient pas d’une arme automatique. Si le but de la course avait été un mur, ce jeu du chat et de la souris eût été moins risqué : il lui aurait suffi de s’aplatir le nez contre la surface plane pour échapper aux tireurs embusqués derrière les fenêtres. Mais c’était un arc-boutant qu’il devait atteindre. Il fallait, à tout prix, déloger le sniper de sa passerelle. Faites, Seigneur, que son accostage passe inaperçu !
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Le père Lotaire serrait entre ses mains un vieux bréviaire aux signets défraîchis et aux angles de cuir râpés.
« Les privilèges mexicains (97) représentent une redoutable tentation. Vous voyez mon bréviaire de Lescure ? Apparemment, il n’a rien de particulier,n’est-ce pas ? ».
« N’oubliez pas, tout de même, que vous parlez à un bouquiniste ». De Lescure prit avec précaution le livre du père Lotaire et l’ouvrit à la page où la date de parution figurait en chiffres romains. « Oui, 1901. Doré à la feuille, bien entendu ».
« Je ne sais rien de la dorure, sauf qu’elle ne s’est pas écaillée avec le temps ».
« Et vous savez pourquoi ? Ce n’est pas de la peinture. Sur la tranche du livre, on appliquait une feuille d’or extra-fine que l’on frottait ensuite avec de l’ivoire jusqu’à ce que les feuilles commencent à se décoller. On savait faire ça. Ceci dit, il s’agit d’une édition ordinaire, à fort tirage. De la mais on Fréderic Poustet à Ratisbonne, je m’en étais douté immédiatement ».
« Il est bien vrai que chacun mesure les choses à son aune. Mais que de problèmes m’a valu, à Flavigny, ce bréviaire « ordinaire ». Nous portions le nom de Fraternité Saint-Pie X, et quelle vénération nous ressentions pour ce pape, rien que pour son Serment contre l’hérésie du modernisme (98). Qu’il ait été le premier à réformer le Bréviaire, qui, durant mille ans, n’avait suscité aucune réserve, de cela personne ne soufflait mot. Les laïcs, dan sleur majorité, ignoraient même que le bréviaire n’était plus celui qu’utilisaient leurs grands-parents. Je m’étais incliné alors. Sur quoi repose l’Eglise, sinon sur l’obéissance ?Je m’étais soumis en me faisant violence.Ce bréviaire que vous voyez, je l’avais alors remisé au fond d’une malle pour adopter la nouvelle mouture. Mais, quand on reste des mois entiers sans voir son évêque et, dans certains cas, quand on a perdu tout contact avec lui….. Cela fait longtemps que j’ai repris mon vieux bréviaire. C’est bien la façon la plus hypocrite qui soit d’interpréter les privilèges mexicains! ».

« N’est-ce pas justement le bréviaire de saint Pie X que l’on considère comme antérieur à la réforme ? ».
« Effectivement, le bréviaire de saint Pie X que nous utilisons a été adopté soixante ans seulement avant la parution de cette inimaginable Liturgie des Heures! Mais, Lescure, s’il n’y avait que le bréviaire ! Une pensée ne cesse de me tarauder : pourquoi avons-nous si obstinément considéré Vatican II comme le commencement de la fin ? Bien sûr, c’est après le Concile que le catholicisme n’a plus été qu’une parodie de lui-même avec ces petites dessertes en lieu et place des autels, avec cet abandon du latin, cet œcuménisme, cette mutilation du canon de la messe. Mais si, avant Vatican II, tout avait été si idyllique, d’où serait-il sorti ce Concile ? Vous connaissez le principe des chirurgiens : éradiquer la tumeur en incisant tout autour dans le tissu sain. En rompant avec le pape, n’est-ce pas dans un tissu malade que nous avons incisé? L’Ordre des dominicains, jusqu’au XIXe siècle a combattu le dogme de l’Immaculée conception (99), il l’a combattu tant qu’on ne lui a pas rompu l’échine ! Et alors, et si, à la suite de ces dominicains authentiques qui avaient traversé les siècles, je considère ce dogme comme absurde ? Ah, Lescure, si l’on pouvait réunir un véritable Concile, si l’on tentait de comprendre à quel moment nous avons défiguré la foi de nos ancêtres ! D’où vient cette fracture à partir de laquelle le catholicisme a volé en éclats ? ».
« Il est trop tard pour nous, Lotaire, prononça gravement le vieillard. Mais peut-être que d’autres le feront après notre disparition. Je ne sais si vos interrogations sont légitimes ou si elles vous sont envoyées comme une tentation. Je ne peux rien dire, vraiment, c’est trop complexe pour moi. Ce qui nous attend maintenant, c’est de purifier notre âme par le repos éternel. Vous avez toujours été un bon soldat de l’Eglise, ne dites pas le contraire, je le vois mieux que vous, de l’extérieur. Dans la souffrance peut-être, mais vous vous êtes soumis. A l’exception, disons, du bréviaire. Le Seigneur est miséricordieux. Si nous faisons fausse route, que nos égarements disparaissent avec nous dans les flammes qui anéantiront notre cathédrale ».
« Amen », dit le père Lotaire avec un sourire.
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97 – Privilèges mexicains : à l’occasion des persécutions sans précédent qui s’abattirent sur l’Eglise catholique mexicaine dans les années 1920-1930, persécutions comparables par leur ampleur à celles auxquelles les bolcheviks soumirent l’Eglise russe, le pape Pie XI (1922-1939) octroya au clergé mexicain des prérogatives particulières : dans des cas extrêmes, les prêtres étaient autorisés à interpréter le droit canon selon leur conscience, sans en référer à l’évêque titulaire du diocèse.
98 – Institué le 1 septembre 1910 par le pape Pie X, ce serment se présentait sous la forme d’une confession de la foi catholique en Dieu et en la Révélation divine, en la sainteté et en l’origine divine de la fondation de l’Eglise. Il contenait également une réfutation des thèses modernistes sur l’évolution du magistère, sur « l’incompatibilité des dogmes avec l’enseignement authentique du Christ », sur la nécessité d’une révision critique de l’Histoire du christianisme etc…Tous les candidats au sacerdoce étaient tenus de prononcer ce serment avant leur ordination et de le renouveler ensuite chaque année.
99 – Ce dogme affirme que Marie, dès sa conception, a échappé au péché originel (NdT).

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