8 juillet 2018
La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (127)
Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
L’ennui, c’est que, dans une heure, il n’y aura plus personne à attaquer. Ils vont en rester comme deux ronds de flan, les malheureux. Bref, l’ordre est donné de commencer à se retirer ».
« Super !! ». Jeanne sauta de joie en lançant les bras en l’ai r. « Génial !! On a eu ces idiots jusqu’au trognon ! Tenez, je vais vous danser un passage de Gisèle! ».
Slobodan, qui aspirait avec délice une bouffée de fumée, ne put s’empêcher de rire. Lui aussi s’était levé, et, debout, une jambe appuyée contre un sac, il savourait la liberté de redresser ses épaules. Il jeta son mégot en direction de la barricade, et suivit machinalement du regard sa trajectoire jusqu’au camp ennemi. Le mégot atterrit sur le pavé juste à côté d’un cadavre qui serrait encore son revolver dans la main. Cette main se mit à se soulever lentement. Le revolver reprenait vie et son canon était pointé non pas sur Slobodan, mais sur Jeanne qui dansait sur la barricade. L’arme se cabra en éructant sa charge. Tressaillit également, dans une ultime convulsion cette fois, le corps qui gisait sur les pavés. Slobodan eut le temps de bousculer Jeanne légèrement sur le côté et de la couvrir, comme il pouvait, de sa poitrine. Je suis fichu, pensa-t-il encore calmement, comme si derien n’était. Complètement fichu.
« Blessé ?! Eh, cette ordure t’a sérieusement touché ? ».
« Je ne sais pas encore. Cours au métro…et là…envoie-moi…des brancardiers… ».
Très vite, il se mit à articuler avec difficulté, et, tout en parlant, il se laissa choir sur les genoux. Il ne s’écroula pas, mais vint lourdement appuyer son dos à la barricade. Sa conscience, vive jusque là, se brouilla d’un coup, comme une vitre qu’une haleine embue.
« Tu…as entendu…les ordres. On n’a plus à rester ici. Cours ! ».
«Tu débloques ou quoi? ».
Slobodan sentit le sol se déplacer sous lui, à la manière d’une énorme râpe. Puis, les pavés cessèrent tout d’un coup de lui labourer le dos et sa vue s’éclaircit. Il découvrit qu’il était étendu sur le quai du métro, au pied des escaliers, et il vit, penché sur lui, le visage de Jeanne qu’il n’identifia pas immédiatement. Ce visage, pâle le plus souvent, rayonnait intensément de l’intérieur, à la manière d’un fanal rose à la flamme ardente, et ses cheveux vaporeux s’étaient collés sur son front en mèches sombres et luisantes, comme tracées au crayon. Ah, bien sûr, c’était à cause de la pluie qui ruisselait en gouttes transparentes sur ses joues. Mais il ne pleuvait pas. Jeanne essuya son visage avec la manche de sa chemise à carreaux. Slobodan, horrifié, comprit que la gamine l’avait traîné toute seule depuis le pont Saint-Louis jusqu’à l’entrée du métro. Comment avait-elle pu seulement le faire bouger, lui ce colosse avec ses quatre-vingt-dix kilos !
« Pourquoi….tu…tu vas te crever… ». Les mots, dans sa bouche, avaient comme un arrière goût salé
« Ne parle pas ! ». Jeanne haletait et sa respiration était sifflante. « Il ne faut pas que tu parles…ça saigne…mais pourquoi t’en es-tu mêlé ? Pourquoi ? Est-ce que je ne suis pas assez grande pour me débrouiller toute seule ?! ».
Slobodan buvait ce jeune visage dont il ne pouvait détacher le regard : une petite Française le morigénait parce qu’il l’avait protégée de son corps. Maintenant, il était blessé, et la petite Française tentait furieusement de l’empêcher de mourir. Et soudain, il se sentit indiciblement soulagé, comme libéré d’un fardeau. Son cœur débordait d’un bonheur presque insupportable, d’un sentiment qu’il croyait perdu sans retour, un bonheur serein, enfantin, tel qu’il avait pu le ressentir lorsque, gamin, il regardait sa mère semer de farine blanche et asperger de vin les bûches de Noël, disposées dans la cheminée. Il avait compris. Il avait tout compris. Son âme s’était révélée bien plus intuitive que lui-même.. S’il avait renoncé à son pseudonyme de l’Observateur, s’il était monté sur les barricades, ce n’était pas pour éprouver la volupté de jeter le masque, de le déchiqueter en mille morceaux, de le piétiner. Il n’était pas venu non plus pour faire « des cartons » sur des musulmans, quelque envie qu’il en ait eu durant ses longues années de dissimulation. Sophia avait raison, cela ne peut procurer aucune sorte de satisfaction à un homme normalement constitué. Il l’ignorait jusqu’à présent, mais son âme, son âme elle, le savait. S’il était venu ici, c’était pour partager les périls de l’émeute, côte à côte avec ce peuple qui avait autrefois causé du tort à sa propre nation, mais qui connaissait maintenant les mêmes souffrances, si tant est que l’on puisse faire des comparaisons dans ce domaine. Il était ici pour se trouver aux côtés de ce peuple auquel il avait pardonné. Mais, pour prendre conscience de ce pardon, pour pouvoir éprouver les bienfaits et le bonheur procurés par la miséricorde chrétienne, un déclic infime avait été nécessaire. Il lui avait suffi de voir, penché sur lui, le visage révolté et baigné de larmes de cette gamine française. Pas plus que cela, mais était-ce si peu ?
«Vis…je te prie…». Ces mots résonnèrent intensément, avec une force inattendue. A ce moment, le sang jaillit de sa bouche, comme un flot qui rompt sa digue.
« Non, je ne veux pas !!! », cria Jeanne avec désespoir. Ce cri parvint à Slobodan comme un écho infiniment lointain, et il cessa de le percevoir avant même qu’elle se tût.
*
**
« Tu as entendu, Lévêque ?! On a donné l’ordre de quitter les positions ! On a tenu le temps indispensable ! Dans la cathédrale, ils ont encore toute une heure devant eux, c’est même plus que nécessaire ! ».
Eugène Olivier acquiesça d’un signe de tête et prit la bouteille d’eau qu’on lui tendait. Il avait surtout compris que l’on pouvait cesser de se battre et de tirer, au moins provisoirement. Ses paupières étaient lourdes. Il faisait noir. Il ne dormait pas, il sentait seulement avec volupté ses muscles devenir flasques et ses pensées se dissoudre dans un vide traversé de vibrations. Une minute s’écoula. Cinq minutes. Eugène Olivier tressaillit.Il se souvint.
→ A suivre







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