22 juillet 2018
La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (129)
Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
En finir au plus vite avec la procession, pensa brusquement de Lescure qui fit effort pour ne pas allonger le pas. Seigneur, permets-nous d’achever notre entreprise, tout dépend désormais de ce gamin sur les épaules duquel repose le trop lourd fardeau du sacerdoce. Même mon dernier, Etienne, s’il avait vécu, aurait maintenant six ans de plus que lui. Seigneur, donne lui de mener son œuvre à bien. Plus que trois pas. Plus que deux. Il me semble, je ne sais pourquoi, que depuis que nous longeons ce mur, le danger s’éloigne. Et y avait-il danger ?
Une balle de fusil, tirée par un sniper embusqué on ne sait où, vint écorcher la pierre dans un claquement. L’encensoir tressaillit. Raté, pensa le père Lotaire, avant que de Lescure, chancelant, ne se laisse tomber sur un genou.
« Sale….affaire…les ricochets… ». Il tendait au prêtre l’aspersoir.
« Etes-vous blessé, de Lescure ? Gravement ? ». Encombré par l’encensoir, le Rituel et l’eau bénite, le père Lotaire tentait de libérer une de ses mains pour venir en aide à son servant d’autel.
« Blessé, tué, qu’est-ce que j’en sais! ». De Lescure éleva la voix, soudain impérieux. « Allez de l’avant ! Nous ne sommes pas en train de jouer, et c’est encore une mosquée ! ».
Le père Lotaire se mordit la lèvre jusqu’au sang, tourna le dos au blessé et disparut à l’angle du mur. Une deuxième balle vint frapper le pavé, mais de Lescure eut l’impression que le prêtre était déjà hors d’atteinte. Appuyé de tout son poids contre le mur, de Lescure tentait de comprendre d’où venaient les tirs. Mais ils avaient cessé main tenant. Et puis allez savoir, dans cette mêlée sanglante, ce qui se passait et où. A ses yeux, que la douleur brouillait, le paysage de ce quartier, si familier depuis toujours, apparaissait comme à travers un pare-brise ruisselant de pluie. Mais les essuie-glaces étaient en panne, et sa vue refusait d’accommoder. De Lescure s’autorisa enfin à exhaler ce gémissement qu’il retenait, pensant que le prêtre était déjà loin. Le gémissement parvint aux oreilles du prêtre qui processionnait maintenant deux fois plus lentement, sans comprendre lui-même comment il parvenait à gérer en même temps le Rituel, l’encensoir et l’eau bénite. Cela ne pouvait durer longtemps. In extremis, bien sûr, Sophia pourrait l’aider, mais elle était elle-même occupée. Sophia, déjà à l’intérieur de la cathédrale, inspectait le contenu des sacs et fixait un minuteur sur chaque petit rouleau. Bourdelieret Moulinier avaient regagné leurs positions. Le père Lotaire se tenait maintenant devant l’entrée. Il conjurait Satan de s’enfuir avant que n’advienne le Sauveur. La procession extérieure s’achevait. Par chance, le portail était resté ouvert, sinon il aurait été totalement incapable d’entrer, les bras mobilisés par une charge non point lourde mais paralysante. Sophia, qui s’affairait avec le plastit, accroupie à une quarantaine de pas, leva la tête. Son visage se rembrunit. Laissant là ses occupations, elle se redressa vivement, avec une expression de désarroi aussi évidente qu’inhabituelle : fallait-il courir vers le prêtre, le soulager partiellement, ou bien serait-ce malséant ? Stoppée dans son élan par l’indécision, les bras ouverts, son attitude lui donnait l’allure touchante d’une gamine.
Le père Lotaire, de loin, lui sourit : « Mais oui, Sophie, c’est possible. In extremis, tant de choses deviennent possibles. Dans les camps soviétiques où il n’y avait pas de prêtre, les femmes baptisaient elles-mêmes leurs bébés, pourquoi une femme ne pourrait-elle pas maintenant recevoir l’encensoir de mes mains ? Néanmoins, en tuant Vincent de Lescure, ils nous avaient fait perdre un tems précieux, sans compter que sa disparition allait encore nous coûter une dizaine de vies ».
Dans son dos, il entendit un bruit de course précipitée, mais ne se retourna même pas : il lut sur le visage de Sophia qu’aucun danger n’était à redouter. Une kalachnikov fut jetée au sol avec fracas. Eugène Olivier, hors d’haleine, les paumes encore à vif, tout barbouillé de mazout, de suie, de ciment, les jeans déchirés au genou, tendait déjà la main vers l’encensoir.
«Jube, domine, benedicere! ». Les mots avaient jailli d’eux-mêmes, comme s’il les avait prononcés des centaines de fois, comme s’il ne les avait jamais oubliés. Se trouvait-il ici parce qu’il avait appris la défection de Lescure ou pour une autre raison, personne n’avait ni le besoin, ni le loisir de s’en informer. Sophia se remit sans plus tarder à son ouvrage pour rattraper le temps perdu. Le père Lotaire, après avoir béni Eugène Olivier le genou fléchi à ses pieds, lui remit avec soulagement l’encensoir, l’aspersoir et le goupillon, ne conservant que le Rituel.
«Oremus». C’était de la magie, de la magie pure. Il en soupçonnait l’existence, mais désespérait de pouvoir un jour éprouver l’émotion qu’elle procure. Quant au bonheur, il ne pouvait l’imaginer : les voûtes s’emparaient de sa voix, comme le vent soulève une feuille, et l’entraînait vers les hauteurs. Cela ne pouvait se comparer aux offices célébrés dans des locaux ordinaires convertis tant bien que mal en église. Mon Dieu, que ces néo-catholiques étaient donc stupides d’avoir installé, un peu partout, des micros dont les musulmans avaient ensuite hérité ! Durant des siècles, l’architecture avait affiné l’art d’amplifier naturellement la voix humaine…
«Omnipotens et misericors Deus, qui Sacerdotibus tuis tantam prae ceteris gratiam contulisti, ut quidquid in tuo nomine digne, perfecteque ab eis agitur, a te fieri credatur : quaesumus immensam clementatiam tuam ; ut quidquid modo vis itaturi sumus, visites, et quidquid benedicturi sumus, benedicas ; sitque ad nostrae humilitatis introitum, Sanctorum tuorum meritis, fuga daemonum, Angeli pacis ingressus. Per Christum dominum nostrum ».(108)
«Amen », répondit Eugène Olivier.
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108 -Dieu tout-puissant et miséricordieux, Toi qui as accordé à Tes Prêtres cette grâce précieuse entre toutes par laquelle ce qu’ils accomplissent de digne et de parfait en Ton nom soit reçu comme émanant de Toi : nous te supplions, dans Ton immense bonté, de bien vouloir visiter Toi-même chaque lieu que nous visitons et de bénir ce que nous désirons bénir ; et que s’ouvre la voie à notre humilité, par les mérites de Tes Saints, la fuite des démons, l’intervention de l’Ange de paix. Par Jésus-Christ, notre Seigneur
→ A suivre







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