Pêle-mêle

29 juillet 2018

La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (130)

Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
Ils montèrent en procession vers l’autel. Parvenu à la hauteur de Sophia, le père Lotaire leva vers elle le goupillon. Quelques gouttes se déposèrent sur son visage. Dans sa jeunesse, pendant les quelques années heureuses vécues avec Leonid Sevazmios, si tant est que Sonia Grinberg ait pu encore ressentir du bonheur, il lui semblait curieusement que l’eau bénite dégageait une odeur de muguet. Combien d’années s’étaient écoulées depuis lors, et le parfum était toujours le même. Le père Lotaire avançait comme dans un rêve à travers l’immense sanctuaire que les rayons de soleil transperçaient comme autant de glaives. On aurait dit un vaisseau, avec ses colonnes dressées comme des mâts, son chœur qui s’effilait à la manière d’une proue, ses bas-côtés en guise de coursives et autres détails indéfinissables. Les bannières devaient tenir lieu de voiles. La nef était bien le fondement symbolique de l’architecture religieuse.
« Un vaisseau en partance pour l’Eternité ». Le père Lotaire réprima un sourire : avec des rêveries aussi pathétiques, il n’était pas loin de se prendre pour un héros. Mieux valait dire, à la façon de Valérie : l’important est d’achever l’entreprise avant que les « derrières » n’accourent. En entamant la litanie, le père Lotaire remarqua du coin de l’œil que Sophia s’éloignait vers la sortie avec les deux bras lourdement chargés. Ah oui, les arcs-boutants. Mais, si par malheur, on venait à l’abattre comme de Lescure, Eugène Olivier, le thuriféraire, ferait un bien piètre poseur de mines à côté d’elle. Il fallait tout de même espérer que le gamin viendrait aussi à bout de cette tâche. Ah, Sophie, faites tout votre possible pour rester en vie encore une heure et demie.
«Ut hanc ecclesiam, et altare hoc purgare, et reconci… ». Le père Lotaire s’agenouilla puis se releva pour bénir d’un ample signe de croix cet autel de pierre qui n’avait servi, durant de longues années, que d’ornement futile et privé de sens « …liare digneris».(109)
«Te rogamus, audi nos !»(110) cria presque, avec un accent de désespoir, Eugène Olivier, qui ne se demandait plus par quel miracle la mémoire de ses ancêtres parvenait maintenant à s’exprimer par sa bouche. Le moment était venu de chanter le psaume 67. Il s’approchait comme un de ces phares qui jalonnent une navigation au long cours. Que de manœuvres à accomplir encore avant d’aborder le lointain rivage ! Sophia réapparut dans le sanctuaire les mains libres, comme il fallait s’y attendre. C’était donc que le temps poursuivait sa course et que, déjà, le vecteur était bien orienté dans le sens de l’autre vie.
« Voilà, ce lieu est désormais redevenu une église ». Le père Lotaire, sous l’effet de la tension intérieure, ressentit un vertige qui le fit vaciller. « Notre-Dame existe à nouveau. Eugène Olivier, Sophie, c’en est fini de la mosquée Al-Franconi, elle s’est abîmée dans le Tartare!».
« YES !! » s’exclama Eugène Olivier en rougissant jusqu’à la racine des cheveux. Pas mal comme réplique, et digne de l’évènement. D’ailleurs, à en juger par sa mine, le père Lotaire lui-même n’aurait pas été fâché de se livrer à quelque extravagance de gamin et les petites flammèches qui dansaient au fond de l’abîme noir des prunelles de Sophie répétaient, on l’aurait juré, ce « yes » espiègle et enjoué.
« Et de Lescure, Sophie ? ».
« Mort ».
« Je m’en doutais. Que faire ? Que chacun regagne son poste ». Le père Lotaire se tourna vers Eugène Olivier. « Les vêtements liturgiques sont rangés dans l’ordre selon lequel il faudra me les présenter. Ensuite, je te soufflerai ».
Ce haut escabeau, découvert dans un débarras, tombait à pic. Sophie avait pris du retard par rapport au Révérend qui avait terminé les rites extérieurs avec une bonne demi-heure d’avance. Le père Lotaire, après avoir déposé sa chape et sa barrette, enfila rapidement par la tête son surplis (111), le fit glisser sur ses épaules et revêtit, par-dessus sa soutane, une longue aube de lin qu’il noua à la taille avec un cordon. Une pensée fugace traversa à nouveau son esprit : « Nous faisons des nœuds, un peu comme les marins, et c’est, en tout cas, un art qu’il faut apprendre ».
De même que la chasuble, l’étole était noire, comme il est d’usage pour une messe de requiem.
*
**
Sophia, tout d’un coup, se souvint de sa tante Lisa, qu’il était un peu ridicule de nommer « tante », car la jeune fille, de loin la sœur cadette de sa mère, n’était que de onzeans son aînée. Aussi Sonia l’appelait-elle le plus souvent Lise, tout court. Debout sur son escabeau, Sophia, avec des gestes amples, était en train de fixer sur une colonne, à l’aide de deux bandes adhésives grises croisées l’une sur l’autre, une nouvelle charge de plastit-n pas plus encombrante qu’un livre. Lisa. Pourquoi ce souvenir complètement effacé surgissait-il maintenant? Non pas effacé, mais refoulé. Lié à une faute involontaire trop lourde à porter dans sa jeunesse. Ce fut d’abord la tresse superbe de Lisa Zabelina, une tresse qui lui descendait sous la taille, que Sophia se remémora. Qui n’a jamais rencontré des cheveux comme les siens ? Châtain-clairs, aux ondulations courtes, un peu épais, il faut le reconnaître, mais, en revanche incroyablement opulents. On se retournait dans la rue pour voir la tresse de Lise.
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109 -Afin que cette église, que cet autel soient jugés dignes d’être purifiés et d’être à nouveau consacrés.
110 -Nous t’en prions, écoute- nous.
111 -Amict(du latin amictus, voile) : un des vêtements sacerdotaux utilisés par les prêtres dans l’Eglise d’Occident. Blanc et de taille réduite, il est enfilé sous l’aube. Après le Concile Vatican II, dans le cadre des réformes liturgiques, le surplis fut supprimé. Il ne fut conservé que par les catholiques traditionalistes.
→ A suivre

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