12 août 2018
La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048 (132)
Publié par ditchlakwak dans La Mosquée Notre-Dame de Paris, année 2048
« Depuis combien d’années ces voûtes n’avaient pas entendu de latin, songea involontairement le père Lotaire. Bien avant les musulmans, cela devait remonter aux années soixante dix du siècle passé. Il y avait donc à peu près soixante dix ans. Comme elles avaient dû se morfondre !
Les mouettes, à grands coups d’aile,
Tourbillonnaient tristement
Les mouettes, à grands coups d’aile,
Tourbillonnaient tristement
Et chantaient « Mémoire éternelle »
Aux prisonniers de l’Océan.
« Dies irae, dies illa Solvet saeclum in favilla :Teste David cum Sibylla.
Quantus tremor est futurus,
Quando judex est venturus,
Cuncta stricte discussurus! » (114)
Mais ce n’est rien d’autre que notre Mémoire éternelle, version catholique, songea Sophia, en jetant un coup d’œil involontaire sur l’enchaînement fascinant des gestes du prêtre tourné vers l’autel. Et, quelque part dans sa tête, la chanson continuait à résonner,étrangement entrelacée avec l’hymne funèbre.
Ta force, Russie, ton flambeau
Sont dans tes immortels héros.
Et à jamais le «Vigilant »
Vivra dans le cœur des gens.
« Tuba, mirum spargens sonum
Per sepulcra regionum,
Coget omnes ante thronum.
Mors stupebit et natura
Cum resurget creatura,
Judicanti responsura ».(115)
C’est à l’intention de ceux qui tombent maintenant sur les barricades des ponts, pensa Eugène Olivier. Comme il est plus facile de mourir ainsi ! Sophia descendit de son escabeau au moment où l’hymne s’achevait. Enfin, elle allait pouvoir maintenant suivre la Liturgie.
Les minutes, comme dans un sablier, n’avait plus besoin d’elle pour s’écouler. Eugène Olivier regrettait amèrement de ne pas comprendre l’Evangile lu par le prêtre, sans doute un de ceux qui traitent du passage de la mort à la vie éternelle. Et comme ils avaient de la chance ceux qui comprenaient l’Evangile, et aussi l’homélie qui lui faisait suite. D’où lui venait cette certitude ? Il en était sûr, un point c’est tout.
Comme il s’y attendait, le père Lotaire se retourna vers l’assistance. Il regarda Sophia, lui fit un signe de tête, pour laisser entendre qu’il avait compris la raison de son répit. Puis il posa un regard insistant sur Eugène Olivier.
« Mes bien-aimés, je ne vais pas prononcer de sermon, bien que ce soit contraire à l’usage. Tout ce que l’on pouvait dire, nous l’avons dit, aujourd’hui, autrement qu’avec des mots. Eugène Olivier, après que tu m’auras versé l’eau sur les doigts, je n’aurais plus besoin de servant».
« Que voulez-vous dire ? ».
« Que tu pourras, ensuite, t’en aller. Après le lavement des mains ». Le prêtre continuait à le regarder fixement.
« Père Lotaire, mais quoi, vous n’avez donc rien compris ?» s’exclama Eugène Olivier d’une voix étouffée, pour que les voûtes, si réceptives aux paroles sacrées, n’aillent pas résonner de ses propos trop humblement humains. « Je ne partirai pas ! C’est mon droit d’être ici, je dois mourir avec Notre-Dame. Je suis l’héritier des servants d’autel de cette cathédrale ».
« C’est bien la raison pour laquelle tu m’assistes aujourd’hui. Personne ne conteste tes droits. Mais ton tour n’est pas venu de mourir ».
« Mais je veux communier ! ». Cela, il ne pourra pas me le refuser, pensa-t-il, ensuite, on verra bien.
« Non, tu n’es pas encore prêt à la Communion. Si cette Liturgie était la dernière sur terre, je t’aurais donné l’Eucharistie à mes risques et périls. Mais ton devoir vis-à-vis de la cathédrale, est de communier comme il faut. Fût-ce en d’autres lieux. Oui, tu es ici servant, (le père Lotaire eut un sourire énigmatique), mais le capitaine du navire, aujourd’hui, c’est moi. Et je t’ordonne de ne pas rester à bord ».
Bien sûr, dans quinze minutes, ce serait déjà trop tard pour pouvoir s’éloigner suffisamment de l’édifice, pensa Sophie.
« Tu es sous mon commandement, Lévêque, et tu dois vivre, c’est un ordre ».
De joyeuses flammèches jouaient dans les yeux noirs de Sophia Sevazmiou, et le regard gris clair du père Lotaire était intraitable. Du haut de ses dix-huit ans, Eugène Olivier n’était pas de taille à lutter contre ces deux là.
« Mais alors, qui va prier pendant la messe ? demanda-t-il d’une voix contristée. C’est seulement chez les modernistes que le prêtre peut célébrer sans fidèles. N’est-ce pas ainsi, père Lotaire ? ».
« Je vais essayer de le faire, moi, intervint Sophia. C’est vrai, je ne sais pas trop m’y prendre, mais c’est, je pense, le moment d’apprendre ou jamais ».
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114 -Jour de colère que ce jour-là, qui réduira le monde en cendres, selon David et la Sybille. Quelle terreur, quand le juge viendra pour tout juger avec rigueur !(lat.)
115 -La trompette, jetant ses notes stupéfiantes parmi les tombeaux de partout, rassemblera tous les hommes devant le trône de Dieu. La mort et la nature resteront interdites, quand la créature se dressera pour répondre au souverain juge.(lat.)
→ A suivre







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