« — Ô Mort ! Rends-moi un peu de temps… un jour ou deux ! Je veux savoir qui m’a trahi…
« — Tout trahit Gwendor… Les passions n’appartiennent à personne, l’amour, surtout, n’est que fleur de vie dans le jardin de la jeunesse. ”
« Et la mort tout doucement saisit le prince… Il ne se défend plus… Son poids s’est échappé… Et puis un beau rêve reprend son âme… Le rêve qu’il faisait souvent quand il était petit, dans son berceau de fourrure, dans la chambre des Héritiers, près de sa nourrice la morave, dans le château du Roi René… »
Gustin il avait les mains qui lui pendaient entre les genoux…
« C’est pas beau ? » que je l’interroge.
Il se méfiait. Il voulait pas trop rajeunir. Il se défendait. Il a voulu que je lui explique encore tout… le pourquoi ?… Et le comment ?… C’est pas si facile… C’est fragile comme papillon. Pour un rien ça s’épar
pille, ça vous salit. Qu’est-ce qu’on y gagne ? J’ai pas insisté.
Pour bien enchaîner ma Légende j’aurais pu me documenter auprès de personnes délicates… accoutumées aux sentiments… aux mille variantes des tons d’amour…
J’aime mieux me débrouiller tout seul.
Souvent les personnes délicates c’est des personnes qui peuvent pas jouir. C’est une question de martinet. Ces choses-là ne se pardonnent pas. Je vais toujours vous décrire le château du Roi Krogold :
«… Un formidable monstre au cœur de la forêt, masse tapie, écrasante, taillée dans la roche… pétrie de sentines, crédences bourrelées de frises et de redans… d’autres donjons… Du lointain, de la mer là-bas… les cimes de la forêt ondulent et viennent battre jusqu’aux premières murailles…
« Le guetteur auquel la peur d’être pendu fait écarquiller les yeux… Plus haut… Tout en haut… Au sommet de Morehande, la Tour du Trésor, l’Étendard claque dans la bourrasque… Il porte les armes royales. Un serpent tranché, saignant au ras du cou ! Malheur aux traîtres ! Gwendor expie !… »
Gustin, il n’en pouvait plus. Il somnolait… Il roupillait même. Je retourne fermer sa boutique. Je lui dis : « On s’en va ! Viens faire une promenade par la Seine !… Ça te fera du bien… » Il préférait ne pas bouger… Enfin comme j’insiste, il se décide. Je lui propose un petit café de l’autre côté de l’île aux Chiens… Là, malgré le jus, il se rendort. On y est bien, c’est exact, sur les quatre heures, c’est le moment songeur des bistrots… Y a trois fleurs fausses dans le vase d’étain. Tout est oublié sur le quai. Même le vieil ivrogne au comptoir il se fait une raison que la patronne l’écoutera plus. Je le laisse tranquille, moi, Gustin. Le prochain remorqueur le réveillera certainement. Le chat il a quitté sa rombière pour venir se faire les griffes.
A suivre








