L’histoire absurde, triste, invraisemblable …(2)
(suite)
Je me rappelle que, dans ma jeunesse, chaque querelle faisait naître en moi le désir de me suicider, mais alors, je sentais que je ne pouvais pas accomplir cet acte. Aujourd’hui, je l’eusse fait si le hasard ne m’avait sauvée. Je courais vers Kozlovka dans un état de complète démence. Je ne sais pourquoi la pensée de Liova ne me quittait pas. Je me disais que si je trouvais, à l’instant même, un télégramme ou une lettre m’informant qu’il n’est plus, cette nouvelle ne ferait que hâter l’exécution de mon dessein. Arrivée non loin du petit pont, près du grand ravin, je m’étendis à terre pour reprendre haleine. Le crépuscule tombait, mais je n’avais pas peur. C’est étrange, mais ce qui me paraissait alors le plus important, c’est qu’il serait honteux de rentrer à la maison et de ne pas accomplir mon projet. Hébétée, calme, je marchais vers le but. J’avais un mal de tête terrible comme si j’eusse été serrée dans un étau. Tout en poursuivant mon chemin, j’aperçus quelqu’un en blouse qui venait de Kozlovka. Je me réjouis pensant que c’était Liovotchka et que nous allions nous réconcilier. Or, c’était Alekseï Mikhaïlovitch Kouzminskii. J’étais fâchée qu’il vînt à l’encontre de mon dessein et sentais qu’il ne me quitterait pas. Il fut très étonné de me voir seule et, à l’expression de mon visage, comprit que j’étais profondément bouleversée. Je ne m’attendais pas le moins du monde à le rencontrer, m’efforçais de lui persuader qu’il devait me laisser, regagner la maison, que j’allais rentrer tout de suite. Mais sans me lâcher, il insistait pour que je l’accompagnasse et, me montrant le foule qui passait de l’autre côté, il me dit que j’aurais peur de ces gens et qu’on ne savait jamais qui rôdait par ici.
Il ajouta qu’il aurait voulu faire le tour par Voronka et Goriéla Poliana, mais que, surpris, par un essaim de fourmis ailées, il avait dû se réfugier dans les fourrés et se déshabiller. Ayant ainsi perdu du temps, il avait décidé de rentrer à la maison par le même chemin. Comprenant que Dieu ne voulait pas que je commisse ce péché, je me soumis à contre-cœur et suivis Kouzminskii. — Mais ne voulant pas rentrer à la maison, j’allai seule me baigner. Je songeais qu’il me restait encore une issue, que je pouvais me noyer. J’étais hantée par un stupide désespoir, par le même désir de quitter la vie qui nous impose des tâches au-dessus de nos forces. — Dans la forêt, il faisait tout à fait sombre. Comme j’approchais du ravin, une bête qui traversait la route, s’élança sur moi. Était-ce un chien, un renard ou un loup ? Je ne le sais, car je suis myope et ne vois pas de loin. Je me suis mise à crier de toutes mes forces. D’un pas rapide, l’animal se précipita sous bois ; j’entendis les feuilles mortes bruire sous ses pieds. Tout courage m’ayant abandonnée, je regagnai la maison et allai auprès de Vanitchka. Je le trouvai déjà au lit. Il me caressa tout en répétant : « Maman, maman ! » Je me souviens que, naguère, dans un tel état d’âme, je retrouvais toujours, auprès des enfants, le sens de la vie. Aujourd’hui, à ma grande terreur, je constate qu’au contraire, dans leur voisinage, ma tristesse et mon désespoir ne font que croître.
(A suivre)
Journal de la comtesse Léon Tolstoï
Sophie Tolstoï








Laisser un commentaire
Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.