L’histoire absurde, triste, invraisemblable …(3)
(suite)
Plus avant dans la soirée, je me couchai. Tout d’abord dans mon lit. Puis, inquiète au sujet de Léon Nikolaïévitch qui était absent, j’allai m’étendre en plein air dans le hamac et tendis l’oreille pour savoir s’il était rentré. L’un après l’autre, chacun vint sur la terrasse. Puis ce fut au tour de Liovotchka. Tout le monde causait, criait, riait. Liovotchka était très animé comme si de rien n’était. Exigences de sa raison, obéissance à ses principes, mais son cœur n’avait pas été touché le moins du monde. Que de fois déjà m’a-t-il porté semblable coup ! Il ne saura jamais que j’ai été si près de me suicider et, s’il l’apprend, il ne le croira pas.
Dans le hamac, je me suis endormie. J’étais à bout de forces, physiquement et moralement. Macha, une bougie à la main, est venue chercher quelque chose et m’a réveillée. Je suis allée prendre du thé. Quand nous fûmes tous réunis, nous avons lu à haute voix Un Homme étrange de Lermontov. Puis, lorsque chacun s’en fut allé de son côté et que Guinsbourg fut parti, Liovotchka vint auprès de moi, m’embrassa et me dit quelques paroles de réconciliation. Je le priai de publier ses déclarations et de n’en plus parler. Il m’a dit qu’il ne les publierait pas avant que je comprisse qu’il le fallait ainsi. J’ai répondu que je ne savais pas mentir, que je ne mentirais pas et que comprendre cela m’était impossible. Des émotions comme celles d’aujourd’hui avancent l’heure de ma mort. Quelque chose en moi s’est brutalement brisé. Qu’ils frappent, pourvu qu’ils m’achèvent au plus tôt ! Voilà ce que je pense.
Encore, toujours, la Sonate à Kreutzer me poursuit. La période de satiété est venue [18]. Aujourd’hui j’ai de nouveau expliqué à Liovotchka que je ne voulais plus être sa femme. Il m’a répondu que tel était son désir, mais je ne l’ai pas cru.
En ce moment, il dort et je ne puis aller auprès de lui. C’est demain la fête de Macha Kouzminskaïa ; les enfants préparent une charade sous ma direction. Dieu veuille que rien ne nous dérange et ne vienne troubler notre paix.
Journal de la comtesse Léon Tolstoï
Sophie Tolstoï







Laisser un commentaire
Vous devez être connecté pour rédiger un commentaire.