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4 novembre 2018

Mort à crédit (12) *

Publié par ditchlakwak dans "Mort à crédit" par Louis Ferdinand Céline

En arrivant à La Pourneuve, il m’a fait comme ça Gustin : « Dis donc Ferdinand, tout à l’heure… pendant que je somnolais, essaye pas de me contredire… tu m’as fait les lignes de la main… Qu’est-ce que tu as donc vu ? »

Je savais bien ce qui l’inquiétait, c’était son foie, depuis longtemps, le rebord sensible et puis des cauchemars infects… Il se constituait sa cirrhose…

Le matin souvent je l’entendais vomir dans l’évier… Je l’ai rassuré, ça servait à rien de l’inquiéter. Le mal était fait. Le principal c’était qu’il conserve ses boulots.

À la Jonction, il l’avait eue presque tout de suite, sa place au bureau de Bienfaisance. À la sortie de ses études, grâce à un petit avortement, on peut pas dire le contraire, sur la bonne amie d’un Conseiller Municipal très conservateur à l’époque… Il venait juste de s’établir Gustin, à côté, pelé comme un rat. Ça s’était effectué pépère, sa main tremblait pas encore. À la fois suivante, c’était sur la femme du maire. Encore un succès !… Pour la gratitude il fut nommé médecin des pauvres.

Tout d’abord, il avait bien plu, et à tout le monde, dans ses fonctions. Et puis à un moment donné il a cessé de plaire… Ils en ont eu marre de sa gueule et de ses façons… Ils pouvaient plus le renifler. Alors ils ont mis tout en œuvre. C’est à qui lui ferait des misères. On s’est bien régalé de sa fiole ; on l’accusait à peu près de tout, depuis d’avoir les mains sales, de se gourer dans les doses, de pas savoir les poisons… De puer de la gueule en excès… D’avoir des chaussures à boutons… Quand on l’a eu bien tracassé, qu’il avait honte même de sortir et qu’on lui a bien répété qu’on pouvait le vider comme un pet, alors on s’est ravisé, on s’est remis à le tolérer, sans aucune raison nouvelle, seulement qu’on était fatigué de le trouver si moche et si veule…

Toute la crasse, l’envie, la rogne d’un canton s’était exercée sur sa pomme. La hargne fielleuse des plumitifs de sa propre turne il l’avait sentie passer. L’aigreur au réveil des 14 000 alcooliques de l’arrondissement, les pituites, les rétentions exténuantes des 6 422 blennorrhées qu’il n’arrivait pas à tarir, les sursauts d’ovaire des 4 376 ménopauses, l’angoisse questionneuse de 2 266 hypertendus, le mépris inconciliable de 722 biliaires à migraine, l’obsession soupçonneuse des 47 porteurs de tænias, plus les 352 mères des enfants aux ascarides, la horde trouble, la grande tourbe des masochistes de toutes lubies. Eczémateux, albumineux, sucrés, fétides, trembloteurs, vagineuses, inutiles, les « trop », les « pas assez », les constipés, les enfoirés du repentir, tout le bourbier, le monde en transferts d’assassins, était venu refluer sur sa bouille, cascader devant ses binocles depuis trente ans, soir et matin.

À la Jonction, il logeait à même la mouscaille, juste au-dessus des Rayons X. Il avait là ses trois pièces, un bâtiment en pierre de taille, pas de la cloison comme aujourd’hui. Pour se défendre contre la vie faudrait des digues dix fois plus hautes qu’au Panama et de petites écluses invisibles. Il logeait là depuis l’exposition, la grande, depuis les beaux jours d’Argenteuil.

Maintenant y avait des grands « buildings » tout autour de l’établissement.

A suivre

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