De temps en temps il cherchait encore, Gustin, son petit dérivatif… Il faisait monter une mignonne, mais ça recommençait pas souvent. Son grand chagrin lui revenait, dès que ça devenait du sentiment. Après la troisième rencontre… Il préférait picoler… De l’autre côté de sa rue, c’était un bistrot : la verte façade, à banjo le dimanche, c’était commode pour les frites, la bonne les faisait incomparables. La gniole le brûlait Gustin, moi je peux même pas tenter de boire depuis que je bourdonne jour et nuit. Ça me bousille, ça me donne des mines de pesteux. Quelquefois alors, il m’ausculte Gustin. Il me dit pas non plus ce qu’il pense. C’est le seul endroit qu’on est discret. J’ai de la peine moi aussi, faut le dire. Il connaît mon cas, il essaye de m’encourager : « Vas-y Ferdinand, lis-le-moi, je l’écoute tiens ton machin ! lis pas trop vite par exemple ! Fais pas des gestes. Ça te fatigue et moi ça me donne la berlue… »
« Le Roi Krogold, ses preux, ses pages, son frère l’Archevêque, le clergé du camp, toute la cour, allèrent après la bataille s’affaler sous la tente au milieu du bivouac. Le lourd croissant d’or, le don du Khalife, ne fut point retrouvé au moment du repos… Il couronnait le dais royal. Le capitaine du convoi, responsable, fut battu comme plâtre. Le roi s’allonge, veut s’endormir… Il souffre encore de ses blessures. Il ne dort pas. Le sommeil se refuse… Il insulte les ronfleurs. Il se lève. Il enjambe, il écrase des mains, il sort… Dehors, il fait si froid qu’il est saisi. Il boite, il marche quand même. La longue file des chariots cerne le camp. Les hommes de garde se sont endormis. Krogold longe les grands fossés de la défense… Il se parle à lui-même, il trébuche, reprend juste à temps son aplomb. Au fond du fossé quelque chose a brillé, une lame énorme qui tremblote… Un homme est là qui tient l’objet luisant dans ses bras. Krogold se jette sur le tout, renverse l’homme, le ligote, c’est un soldat, il l’égorge de sa propre courte lame comme un porc… “ Hoc ! Hoc ! ” glousse le voleur par son trou. Il lâche tout. C’est fini. Le roi se baisse, ramasse le croissant au Khalife. Il remonte au bord du fossé. Il s’endort là dans la brume… Le voleur est bien châtié. »
Vers cette époque y a eu la crise, j’ai bien failli être dégommé du dispensaire. À cause des ragots encore.
C’est par Lucie Keriben qu’était établie modiste, boulevard Moncontour, que j’ai été averti. Elle voyait des quantités de gens. On ragotait beaucoup chez elle. Elle m’a rapporté des cancans bien moches. Poissonneux à ce degré-là, ce pouvait être que la Mireille… Je me suis pas trompé… Pures calomnies bien entendu. Ça parlait seulement que j’avais arrangé des partouzes avec des clientes du quartier. Des horreurs en somme… Lucie Keriben en douce, elle était assez satisfaite que je me mouille un peu… Elle était jalouse.
J’attends donc la Mireille qu’elle rentre, je me planque dans l’impasse Viviane, elle devait passer là fatalement. Je touchais pas encore assez de flouze pour aller faire l’écrivain… Je pouvais en reprendre dans la mistoufle. Je me sentais pas bon. Je la vois venir… elle passe devant. Je lui carre un tel envoi dans le pot qu’elle en a sauté du trottoir. Elle m’a compris séance tenante mais ça l’a pas fait causer. Elle attendait de revoir sa tante. Elle voulait pas avouer la came. Rien du tout.
A suivre