Ma mère raconte pas non plus comment qu’il la trimbalait, Auguste, par les tifs, à travers l’arrière-boutique. Une toute petite pièce vraiment pour des discussions…
Sur tout ça elle l’ouvre pas… Nous sommes dans la poésie… Seulement qu’on vivait à l’étroit mais qu’on s’aimait énormément. Voilà ce qu’elle raconte. Il me chérissait si fort papa, il était si sensible en tout que ma conduite… les inquiétudes… mes périlleuses dispositions, mes avatars abominables ont précipité sa mort… Par le chagrin évidemment… Que ça s’est porté sur son cœur !… Vlan ! Ainsi que se racontent les histoires… Tout ça c’est un peu raisonnable, mais c’est rempli bien plus encore d’un tas d’immondes crasseux mensonges… Les garces elles s’animent tellement fort à se bourrer la caisse toutes les deux qu’elles couvrent les bruits du piano… Je peux dégueuler à mon aise.
Vitruve est pas en retard de bobards… elle énumère ses sacrifices… la Mireille c’est sa vie entière !… Je comprends pas tout… Faut que j’aille vomir aux cabinets… En plus sûrement c’est le paludisme… J’en ai rapporté du Congo… Je suis avancé par tous les bouts…
Quand je me recouche, ma mère est en plein dans ses fiançailles… à Colombes… Quand Auguste faisait du vélo… L’autre pas en reste… se fait reluire ignoblement… sur la façon qu’elle se dévoue pour sauver ma réputation… chez Linuty… Ah ! Ah ! Ah ! Je me soulève alors… Je n’en peux plus… Je ne bouge plus… Je me penche seulement pour vomir de l’autre côté du pageot… Tant qu’à battre la vache campagne j’aime mieux rouler dans des histoires qui sont à moi… Je vois Thibaud le Trouvère… Il a toujours besoin d’argent… Il va tuer le père à Joad… ça fera toujours un père de moins… Je vois des splendides tournois qui se déroulent au plafond… Je vois des lanciers qui s’emmanchent… Je vois le Roi Krogold lui-même… Il arrive du Nord… Il est invité à Bredonnes avec toute sa Cour… Je vois sa fille Wanda la blonde, l’éblouissante… Je me branlerais bien mais je suis trop moite…
Joad est amoureux tendu… C’est la vie !… Il faut que j’y retourne… Je dégueule soudain toute une bile… Je rugis dans les efforts. Mes vieilles quand même ont entendu… Elles rappliquent, elles me rafistolent. Je les expulse à nouveau… Dans le couloir elles recommencent à divaguer. Après m’avoir traité si moche y a reflux dans les expressions… On me remet un peu à la sauce… On dépend de moi pour bien des choses… On reprend soudain les notions… On s’était laissé emporter… C’est moi qui fais rentrer l’oseille… Ma mère chez M. Bizonde, le bandagiste en renom, elle gagne pas beaucoup… ça ne suffirait pas… C’est dur à son âge de se défendre à la commission. Mme Vitruve et sa nièce c’est moi qui douille le ménage avec des condés ingénieux… Soudain elles se méfient elles serpentent…
« Il est brutal… hurluberlu !… Mais il a le cœur sur la main… » Ça il faut l’admettre. C’est bien entendu. Devant y a le terme et la pitance… Il faut pas trop déconner. On se dépêche de se rassurer. Ma mère, c’est pas une ouvrière… Elle se répète, c’est sa prière… C’est une petite commerçante… On a crevé dans notre famille pour l’honneur du petit commerce… On est pas nous des ouvriers ivrognes et pleins de dettes… Ah ! non. Pas du tout !… Il faut pas confondre !… Trois vies, la mienne, la sienne et puis surtout celle à mon père ont fondu dans les sacrifices… On ne sait même pas ce qu’elles sont devenues… Elles ont payé toutes les dettes…
A suivre











