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13 juin 2021

Mort à crédit (147)

Publié par ditchlakwak dans "Mort à crédit" par Louis Ferdinand Céline

 

Nous succombons littéralement sous le poids de nos charges anciennes et récentes… Aux portes de la vieillesse, notre santé, minée déjà par les angoisses continuelles, les labeurs harassants, les revers, les perpétuelles inquiétudes, les privations de tous ordres, chancelle, s’effondre… Nous sommes in extremis mon cher enfant ! Matériellement, nous ne possédons plus rien !… Du petit avoir, que nous tenions de ta grand-mère, il ne nous reste rien !… absolument rien !… pas un sou ! Tout au contraire ! Nous nous sommes endettés ! Et tu sais dans quelles circonstances… Les deux pavillons d’Asnières sont grevés d’hypothèques !… Au Passage, ta mère, dans son commerce, se trouve aux prises avec de nouvelles difficultés, que je présume insurmontables… Une variante, une saute brutale, absolument inattendue dans le cours des modes, vient de réduire à rien nos chances d’une saison quelque peu rémunératrice !… Toutes nos prévisions sont déjouées… Pour une fois dans notre vie, nous nous étions payés d’audace… Nous avions constitué, à grands frais, en rognant sur toutes nos dépenses et même sur notre nourriture au cours de ce dernier hiver, une véritable réserve, un stock de boléros d’« Irlande ». Or, brutalement ! Sans aucun indice prémonitoire la faveur de la clientèle s’est résolument détournée, s’est mise à fuir littéralement ces articles pour d’autres vogues, d’autres lubies… C’est à n’y plus rien comprendre ! Une véritable fatalité s’acharne sur notre pauvre barque !… Il est à prévoir que ta mère ne pourra se débarrasser d’un seul de ces boléros ! Et même à n’importe quels prix ! Elle tente actuellement de les convertir en abat-jour ! pour les nouveaux dispositifs électriques !… Futiles parades !… Combien cela peut-il durer ? Où allons-nous ? De mon côté, à la Coccinelle, je dois subir quotidiennement les attaques sournoises, perfides, raffinées dirai-je, d’une coterie de jeunes rédacteurs récemment entrés en fonctions… Nantis de hauts diplômes universitaires (certains d’entre eux sont licenciés), très forts de leurs appuis auprès du Directeur général, de leurs alliances mondaines et familiales nombreuses, de leur formation très « moderne » (absence presque absolue de tout scrupule), ces jeunes ambitieux disposent sur les simples employés du rang, tels que moi-même, d’avantages écrasants… Nul doute qu’ils ne parviennent (et fort rapidement semble-t-il) non seulement à nous supplanter, mais à nous évincer radicalement de nos postes modestes !… Ce n’est plus, sans noircir aucunement les choses, qu’une simple question de mois ! Aucune illusion à cet égard !
Pour ma part, je m’efforce de tenir aussi longtemps que possible… sans perdre toute contenance et toute dignité… Je réduis au minimum les chances et les risques d’un incident brutal dont je redoute les suites… Toutes les suites ! Je me contiens !… je me contrains !… je me domine pour éluder toute occasion d’anicroche, d’escarmouche ! Hélas ! je n’y parviens pas toujours… Dans leur zèle ces jeunes « arrivistes » se livrent à de véritables provocations !… Je deviens moi-même une cible, un but à leur malignité !… Je me sens poursuivi par leurs entreprises, leurs sarcasmes et leurs incessantes saillies… Ils s’exercent à mes dépens… Pourquoi ?
Je me perds en conjectures… Est-ce le seul fait de ma présence ? Ce voisinage, cette hostilité persistante me sont, tu peux l’imaginer, atrocement douloureux. Au surplus, je me sens, toutes choses bien pesées, vaincu d’avance dans cette épreuve d’entregent, d’astuce et de perfidie !… Avec quelles armes rivaliserais-je ? Ne possédant aucune relation personnelle ou politique, parvenu presque au bout de mon rouleau, n’ayant ni fortune ni parents, ne possédant pour tout atout dans mon jeu que l’acquis des services rendus honnêtement, scrupuleusement, pendant vingt et deux années consécutives à la Coccinelle, ma conscience irréprochable, ma parfaite probité, la notion très précise, indéfectible de mes devoirs… Que puis-je attendre ? Le pire évidemment… Ce lourd bagage de vertus sincères me sera compté, j’en ai peur, plutôt à charge qu’à crédit, le jour où se régleront mes comptes !… J’en ai l’absolu pressentiment, mon cher fils !…

A suivre

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