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27 juin 2021

Mort à crédit (149)

Publié par ditchlakwak dans "Mort à crédit" par Louis Ferdinand Céline

 

Le môme Jonkind, il me tirait par la manche. Il comprenait pas ce qui se passait. Il voulait toujours qu’on parte. Je le regardais No trouble. On allait finalement se quitter… Je lui manquerais peut-être dans son monde, ce petit biscornu, tout avaleur, tout cinglé… Comment qu’il me voyait lui, au fond ? Comme un bœuf ? Comme une langouste ?… Il s’était bien habitué à ce que je le promène, avec ses gros yeux de loto, son contentement perpétuel… Il avait une sorte de veine… Il était plutôt affectueux si on se gafait de pas le contrarier… De me voir en train de réfléchir, ça lui plaisait qu’à demi… Je vais regarder un peu par la fenêtre… Le temps que je me retourne, il saute, le loustic, parmi les couverts… Il se calme, il urine ! Il éclabousse dans la soupe ! Il l’a déjà fait ! Je me précipite, je l’arrache, je le fais descendre… Juste au moment la porte s’entrouvre… Merrywin entre… Il avance tout machinal, il bronche pas, il a les traits comme figés… Il marche comme un automate… Il fait d’abord le tour de la table… deux fois, trois fois… Il recommence… Il avait remis sa belle roupane, la noire d’avocat…  mais dessous, tout un habillage sportif, des culottes de golf, ses jumelles… un beau bidon tout nickelé, et puis une blouse verte à sa femme… Toujours pareil, en somnambule, il continue sa balade… il franchit le perron par saccades… Il se promène un peu dans le jardin… il tente même d’ouvrir la grille… il hésite… Il revire, il revient vers nous, vers la maison… toujours complètement songeur. Il repasse encore devant Jonkind… Il nous salue majestueux, d’un geste très large… Son bras s’élève et s’abaisse… Il s’incline un peu chaque fois… Il s’adresse à une foule au loin, très loin… Il a bien l’air de répondre à une énorme ovation… Et puis enfin il remonte chez lui… très lentement… dans une dignité parfaite… Je l’entends refermer sa porte… Jonkind ça lui avait fait peur, ces étranges manières… ce bonhomme articulé… Il tenait plus du tout en place. Il voulait se sauver à toute force, il était pris par la panique. Je lui faisais des claquements de la langue et puis des ho ! ho ! comme ça… tout à fait comme pour un cheval, ça le raisonnait bien d’habitude… Enfin, il a fallu que je cède… On est repartis à travers champs…
Près des baraquements écossais, on a croisé la promenade des gniards du « Hopeful College ». Ils s’en allaient au cricket de l’autre côté de la vallée. Ils emportaient leurs battoirs et les wickets et les arceaux… On a reconnu tous nos « anciens »… Ils nous faisaient des signes d’amitié… Ils avaient grossi, grandi forcément… Ils étaient extrêmement guillerets… Ils avaient l’air content de nous revoir. En requimpettes orange et bleues qu’ils étaient à présent sapés… ça faisait bien vif sur l’horizon leur caravane.
On les a regardés s’éloigner… On est revenus nous, de très bonne heure… Jonkind, il tremblait toujours.
Nous nous trouvions avec Jonkind, en haut du chemin, le « Willow Walk » celui qui menait au collège, quand on a croisé la voiture, la grande tapissière à trois chevaux… C’était des autres déménageurs…
Ils évitaient la forte descente, ils faisaient tout le tour par les jardins, ils emportaient encore des choses… cette fois c’était le grand nettoyage, les raclures, le dernier balai… On a regardé dans l’intérieur, leurs tentures étaient retroussées… Y avait les deux lits des bonnes, un des placards de la cuisine, le petit bahut pour la vaisselle, et puis le tricycle du vieux dabe… et puis encore un tas de tessons… Ils avaient dû vider le grenier ! Entièrement la tôle ! Il resterait plus rien !… Ils emportaient même les bouteilles, on les entendait vadrouiller dans le fond du caisson… Il devait plus rester grand-chose, de la manière qu’ils s’y mettaient… Je commençais à redouter moi, pour mes quatre frusques et mes godasses ! Si ils continuaient les ravages y avait plus de limites, ni de Bon Dieu !… C’était une vraie « salle des ventes » ! Je me dépêche donc quatre à quatre, je voulais voir tout de suite la casse ! Et puis c’était l’heure qu’on croûte… La table était mise somptueusement… Avec les plus beaux couverts… les assiettes à fleurs, tous les cristaux !… Dans la pièce nue, ça se détachait admirable !…
Des patates à l’huile pour repas, des artichauts vinaigrette, des cerises à l’eau-de-vie, un gâteau juteux, un jambon entier… Une vraie abondance en somme, et en plus, un semis de jonquilles à même la nappe, entre les tasses ! Ah ! alors oui ! Je m’attendais pas à celle-là !
Je reste bien interloqué !… Je suis resté avec Jonkind devant ces merveilles !… ni lui ni elle ne descendaient… On avait faim tous les deux. On goûte d’abord un peu à tout… et puis on se décide, on touche, on pique, on avale… on tape dans le tas avec les doigts… le tout c’est de s’y mettre… Et c’est excellent ! Jonkind il se roulait de plaisir, il était heureux comme un roi… On a pas laissé grand-chose… Il descendait toujours personne…

A suivre

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