Fini de commenter les annonces, les drôles d’amorces du boulot, on se rabattait sur la colonne des sportifs, avec épreuves « Buffalo » et les six jours en perspective, et Morin et le beau Faber favori… Ceux qui préféraient du « Longchamp », ils se planquaient dans le coin opposé… Les mômes du tapin qui passaient, repassaient… On les intéressait pas, elles continuaient leur ruban… On n’était nous bons qu’en parlotes, une bande de foutues flanelles…
Les tout premiers autobus, les merveilleux « Madeleine-Bastille » qu’avaient le haut impérial, ils y mettaient toute la sauce, tous leurs explosifs, à cet endroit juste, pour escalader la rampe… C’était un spectacle cent pour cent, c’était un bacchanal terrible ! Ils crachaient toutes les eaux bouillantes contre la porte Saint-Martin. Les voyageurs au balcon prenaient part à la performance… C’était la vraie témérité. Ils pouvaient culbuter l’engin à la manière qu’ils se penchaient tous sur le même côté à la fois, sur le parapet, dans les émotions et les transes… Ils se raccrochaient aux franges, aux zincs, aux dentelures, au pourtour de la balustrade… Ils poussaient des cris de triomphe… Les chevaux étaient déjà vaincus, on se rendait là compte très nettement… C’est seulement sur les mauvaises routes qu’ils pouvaient encore prétendre… L’oncle Édouard le disait toujours… Enfin devant l’Ambigu, comme ça, entre cinq et sept, je l’ai bien vu venir le Progrès… mais je trouvais toujours pas une place… Je rentrais chaque fois à la maison, Gros-Jean comme devant… Je trouvais toujours pas le patron qui me ferait refaire mes débuts… Comme apprenti, ils me refoulaient, j’avais déjà dépassé l’âge… Comme véritable employé, je faisais encore beaucoup trop jeune… J’en sortirais pas de l’âge ingrat… et même si je parlais bien l’anglais c’était exactement pareil !… Ils avaient pas l’utilité ! Ça concernait que les grandes boutiques, les langues étrangères. Et là ils faisaient pas de débutants !… De tous côtés j’étais de la bourre !… Que je m’y prenne comme ci ou comme ça !… C’était toujours du kif mouscaille…
Tout doucement alors, à petites doses, je mettais au courant ma mère des réflexions que je récoltais, que ça me semblait pas très brillant toutes mes perspectives… Elle était pas décourageable… Elle faisait maintenant des autres projets, pour elle-même alors, pour une entreprise toute nouvelle, toujours beaucoup plus laborieuse. Ça la tracassait depuis longtemps, maintenant elle s’était résolue !… « Tu vois, mon petit ami, je vais pas le dire encore à ton père, garde donc tout ceci bien pour toi… Il aurait encore le pauvre homme une terrible déception !… Il souffre déjà beaucoup trop de nous voir aussi malheureux… Mais entre nous, Ferdinand, je crois que notre pauvre boutique… Tst ! Tst ! Tst !… Elle pourra pas s’en relever… Hum ! Hum ! je crains bien le pire tu sais !… C’est une affaire entendue !… La concurrence dans notre dentelle est devenue comme impossible !… Ton père ne peut pas lui s’en rendre compte. Il ne voit pas les affaires comme moi de tout près, chaque jour… Heureusement, mon Dieu, merci ! C’est plus pour quelques cents francs mais pour des mille et milliers de francs qu’il nous faudrait de la camelote pour avoir un vrai choix moderne ! Où donc trouver une telle fortune ? Avec quel crédit, mon Dieu ? Tout ça n’est possible qu’aux grandes entreprises ! Aux boîtes colossales !… Nos petits magasins, tu vois, sont condamnés à disparaître !… Ça n’est plus qu’une question d’années… De mois peut-être !… Une lutte acharnée pour rien… Les grands bazars nous écrasent… Je vois venir tout ça depuis longtemps… Déjà du temps de Caroline… on avait de plus en plus de mal… ça
n’est pas d’hier !… Les mortes-saisons s’éternisent… et chaque année davantage !… Elles duraient comme ça de plus en plus… Alors moi, tu sais, mon petit… c’est pas l’énergie qui me manque !… Il faut bien que nous en sortions !… Voilà alors ce que je vais tenter… aussitôt que ma jambe ira mieux… même si je pouvais un peu sortir. Alors j’irais demander une “ carte ”… dans une grande maison… J’aurais pas de mal à la trouver !… Ils me connaissent depuis toujours !…
A suivre









