Pêle-mêle

3 juillet 2022

Mort à crédit (202)

Publié par ditchlakwak dans "Mort à crédit" par Louis Ferdinand Céline

 

Il me fixait à nouveau, comme s’il ne m’avait encore vraiment jamais bien découvert… Il se rebiffait les bacchantes, il s’époussetait les pellicules… Il allait chercher la laine pour se la passer sur ses tatanes… Tout en faisant ça, il continuait à m’évaluer…
« Toi n’est-ce pas, qui te laisses vivre ! Qu’est-ce que ça peut te faire ? Tu t’en fous au maximum des conséquences universelles que peuvent avoir nos moindres actes, nos pensées les plus imprévues !… Tu t’en balances !… tu restes hermétique n’est-ce
pas ? calfaté !… Bien sanglé au fond de ta substance… Tu ne communiques avec rien… Rien n’est-ce pas ? Manger ! Boire ! Dormir ! Là-haut bien peinardement… emmitouflé sur mon sofa !… Te voilà comblé… Bouffi de tous les bien-être… La terre poursuit… Comment ? Pourquoi ? Effrayant miracle ! son périple… extraordinairement mystérieux… vers un but immensément imprévisible… dans un ciel tout éblouissant de comètes… toutes inconnues… d’une giration sur une autre… et dont chaque seconde est l’aboutissant et d’ailleurs encore le prélude d’une éternité d’autres miracles… d’impénétrables prodiges, par milliers !… Ferdinand ! millions ! milliards de trillions d’années… Et toi ? que fais-tu là, au sein de cette voltige cosmologonique ? du grand effarement sidéral ? Hein ? tu bâfres ! Tu engloutis ! Tu ronfles ! Tu te marres !… Oui ! Salade ! Gruyère ! Sapience ! Navets ! Tout ! Tu t’ébroues dans ta propre fange ! Vautré ! Souillé ! Replet ! Dispos ! Tu ne demandes rien ! Tu passes à travers les étoiles… comme à travers les gouttes de mai !… Alors ! tu es admirable, Ferdinand ! Tu penses véritablement que cela peut durer toujours ?… »
Je répondais rien… Je n’avais pas d’opinion fixe sur les étoiles, ni sur la lune, mais sur lui-même, la saloperie !… alors j’en avais bien une. Et il le savait bien la tante !…
« Tu chercheras à l’occasion, là-haut, dans la petite commode. Tu les mettras toutes ensemble. J’en ai reçu au moins une centaine de lettres du même genre. Je voudrais tout de même pas qu’on me les prenne !… Tu les classeras, tiens !… T’aimes ça l’ordre !… Tu te feras plaisir !… » Je savais bien ce qu’il désirait… Il voulait encore me bluffer !… « Tu trouveras ma clef au-dessus du compteur… Moi je m’absente un peu ! Tu vas refermer le magasin… Non, tu vas rester pour répondre… » Il se ravisait… « Tu diras que je suis parti ! loin !… très loin !… en expédition !… que je suis parti au Sénégal !… à Pernambouc !… au Mexique !… où tu voudras ! Sacredié !… pour aujourd’hui, c’est bien suffisant !… J’en ai une véritable nausée de les voir sortir du jardin… Rien que de les apercevoir, je me trouverais mal !… Ça m’est égal !… dis-leur ce que tu veux… Dis-leur que je suis dans la Lune !… que c’est pas la peine de m’attendre… Ouvre-moi la cave à présent ! Tiens bien le couvercle ! Me le laisse pas retomber sur la gueule comme la dernière fois !… C’était sûrement intentionnel !… »
Je répondais pas à ces mots-là… Il s’engageait dans l’ouverture. Il descendait deux, trois échelons… Il attendait un petit instant, il me déclarait encore…
« Tu n’es pas mauvais, Ferdinand… ton père s’est trompé sur ton compte. Tu n’es pas mauvais… T’es informe ! informe voilà !… proto-plas-mique ! De quel mois es-tu, Ferdinand ! En quel mois naquis-tu veux-je dire !… Février ? Septembre ? Mars ?
— Février, Maître !…
— Je l’aurais parié cent sous !
Février ! Saturne ! Que veux-tu devenir ! Pauvre nigousse ! Mais c’est insensé ! Enfin baisse la trappe ! Quand je serai complètement descendu ! Tout à fait en bas, tu m’entends ! Pas avant surtout ! Que je me casse pas les deux guisots ! C’est une échelle en rillette ! elle flanche du milieu !… Je dois toujours la réparer ! Amène !… » Il gueulait encore du tréfonds de la cave… « Et surtout pas d’importuns ! Pas d’emmerdeurs ! Pas d’ivrognes ! T’entends, je n’y suis pour personne ! Je m’isole !
Je m’isole absolument !… Je resterai peut-être parti deux heures… peut-être deux jours !… Mais je veux pas qu’on me dérange ! Ne t’inquiète pas ! Peut-être que je remonterai jamais ! Tu n’en sais rien ! s’ils te le demandent !… En méditation complète ?… T’as saisi ?…
— Oui, Maître !
— Totale ! Exhaustive ! Ferdinand ! Retraite exhaustive !…
— Oui, Maître… »
Je renvoyais le truc à pleine volée avec une explosion de poussière ! Ça tonnait comme un canon… Je poussais les journaux sur la trappe, c’était entièrement camouflé… on voyait plus l’ouverture… Je montais nourrir les pigeons… Je restais là-haut un bon moment… Quand je redescendais, s’il était encore dans le trou, je me demandais toujours quand même si il était rien arrivé !… J’attendais encore un peu !… Une demi-heure… trois quarts d’heure… et puis je commençais à trouver que la comédie suffisait… Je soulevais alors un peu le battant et je regardais dans l’intérieur… Si je le voyais pas, je faisais du raffut !… Je sonnais le battant contre les planches… Il était forcé de répondre… Ça le faisait ressortir du néant… Il roupillait presque toujours
à l’abri du vasistas dans les replis du Zélé dans la grande soie, les gros bouillons… Il fallait aussi que j’y travaille… Je le faisais décaniller… Il remontait au niveau du sol… Il rapparaissait… Il se frottait les châsses… Il retapait sa redingote… Il se retrouvait tout étourdi dans la boutique…
« Je suis ébloui, Ferdinand ! C’est beau… C’est beau… C’est féerique ! »
Il était pâteux, il était plus très bavard, il était calmé… Il faisait comme ça avec sa langue : « Bdia ! Bdia ! Bdia ! »… Il sortait du magasin… Il vacillait d’avoir dormi. Il s’en allait comme un crabe dans la diagonale… Cap : le pavillon de la Régence !… Le café, le genre volière en faïence, à jolis trumeaux, qu’était encore à l’époque au milieu du parterre moisi… Il se laissait choir au plus proche… sur le guéridon près de la porte… Moi, de la boutique je l’observais bien… Il se tapait d’abord sa verte… C’était facile de le bigler… Toujours nous avions en vitrine le fort joli télescope… L’exemplaire du grand concours… Il faisait peut-être pas voir Saturne, mais on voyait bien des Pereires comment qu’il sucrait sa « purée ». Après ça c’était « l’oxygène » et puis encore un vermouth… On distinguait bien les couleurs… Et juste avant de prendre son dur le fameux grog le « der des der ».

A suivre

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