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Mort à crédit (293)
« Là, tu regardes bien ?… dis, bourrique ?… Tu viendras plus nous entreprendre… ? Hein ? C’est bien lui ?… Tu reconnais ?… Pas ?… » Il se rapproche… il renifle… Il se méfie… Il souffle tout du long des jambes… Il se prosterne… Il fait une prière… Il arrête plus. Et puis il se retourne… Il me regarde encore… Il reprend son oraison !…
« Alors ? T’as bien vu ?… que je lui fais… T’as compris quand même dis casse-couille ?… Maintenant, tu vas rester tranquille ?… Tu vas t’en aller gentiment ?… Tu vas te barrer prendre ton dur ?… » Mais il arrêtait pas de grogner et de re-sentir encore le cadavre… Alors, je le raccroche par le bras… Je veux un peu l’écarter… Je voudrais qu’il se relève… Il repique dans une de ces rages !… Il me balance un de ces coups de coude !… Un retour en plein dans le genou… Ah ! le vomi ! Ah ! Ce qu’il me fait
mal !… J’en vois les trente-six chandelles !… Ah ! je me retenais à un fil pour pas le buter séance tenante… Il est enragé le sale crabe !… Je l’aurais écrasé l’ordure !… La vieille elle s’obstinait tout de même… Elle lui refaisait ça au bon cœur… aux bonnes
intentions… Elle essayait de le rambiner…
« Vous voyez bien, M. le Chanoine ! vous voyez donc bien qu’il est mort !… Vous nous faites tous de la peine !… C’est tout ce que vous faites !… Il est plus là le malheureux !… Le gendarme a bien défendu !… Il voulait pas que personne rentre… Nous avons promis ! Vous allez nous faire punir !… tous les deux Ferdinand et moi. À quoi ça vous servira ?… Vous voulez pas ça quand même ?… »
À ce moment-là je me dis : « Eh bien graisse de couille ! Puisqu’il veut pas du tout nous croire… Moi je vais lui montrer toute la fiole… Puisqu’il croit comme ça qu’on le cache !… Après je te fouterai dehors !… Ah ! ça traînera plus !… » Je soulève donc un coin de l’enveloppe… Je rapproche encore la calebombe… Je lui découvre toute cette belle brandade… Tu veux dis regarder ! Qu’il se rende bien compte… Il s’agenouille aussi pour mieux voir… Je lui répète encore :
« Ça va vieux gaz ! Tu viens ?… » Je l’attire… Il veut plus bouger !… Il insiste… Il veut pas partir… Il renifle en plein dans la barbaque… « Hm ! Hm ! » Il rugit !… Ah ! Il s’exalte !… Il se fout en transe… Il en frémit de toute la carcasse !… Je veux alors la recouvrir la tronche !… Ça suffit !… Mais il tire en plein sur la toile… Il est enragé ! Positif ! Il veut plus du tout que je recouvre !… Il plonge les doigts dans la blessure… Il rentre les deux mains dans la viande… il s’enfonce dans tous les trous… Il arrache les bords !… les mous ! Il trifouille… Il s’empêtre !… Il a le poignet pris dans les os ! Ça craque… Il secoue… Il se débat comme dans un piège… Y a une espèce de poche qui crève !… Le jus fuse ! gicle partout ! Plein de la cervelle et du sang !… Ça rejaillit autour !… Il arrache sa main quand même… Je prends toute la sauce en pleine face !… J’y vois plus !… Vraiment rien !… Je me débats !… Bougie éteinte !… Il gueule toujours !… Ah ! Faut le stopper… Je le vois plus !… Je fonce d’un coup ! Je charge dedans… Je m’affole… à l’estime !… Je le bute pile !… Il culbute la vache !… Il va s’écraser dans le mur… Baoum ! Plac ! J’ai l’élan !… Je suis… Mais je me rebecte !… Je me freine, je me redresse d’autor !… Je reste pas contre !… Je me gafe bien !… Merde !… Je veux pas qu’il calanche dans la trempe !… Je m’essuye les châsses ! J’ai toute la présence d’esprit !… Il faut qu’il se requinque tout de suite. Je veux pas le voir par terre !… Je lui sonne les côtes à coups de botte… Il se soulève un peu… Ça va mieux !… Je lui remets une bonne claque en pleine gueule… Ça le relève alors tout à fait… La vieille lui vide sur le cassis toute sa bassine entière de flotte… et de la glaciale… Il se refout à plaindre, à gémir… Alors ça va de mieux en mieux !… Mais il
reflanche alors d’une seule pièce… Ah le sale enflure !… Pfloc !… Il s’étale !… Il lui passe des sursauts de lapin… et puis il bouge plus du tout !… Ah ! le sale œuf !… Ah il avait pas tenu lerche !… J’ai un peu regardé à la porte… Et puis on l’a transporté nous deux, nous-mêmes sur la bordure de la route… On voulait pas qu’il reste là… Qu’on nous l’attribue en prime !… Minute ! Haricots !… Que le gendarme le retrouve dans la crèche ?… et avec ça dans les pommes !… À notre entière discrétion !… Ah !
Alors c’était un nougat !… Tout cuit notre jolie belote !… Il fallait même pas qu’on sache qu’on l’avait eu à l’intérieur… Ni vu ni connu !… Salut ! Pas bonnards !… Ah ! Dehors ! Vive le grand air !… tout évanoui qu’il était !… Quand même, il a regrogné un peu… Il reniflait dans la mouscaille. Ça flottait là-dessus en cascade… On est rentrés vite nous deux… On a bien verrouillé notre lourde… Il venait plein de rafales… J’ai dit à la vieille comme ça :
« Nous faut plus qu’on bouge… Même si il rappelle !… On entend plus rien !… Quand il rentrera l’autre guignol !… On fera les connos et puis c’est tout !… On l’a pas vu ! pas connu !… Voilà !… C’est son affaire si il le retrouve !… » Bon ! elle a compris… C’est conclu !…
Il passe peut-être encore une heure !… Peut-être même un peu davantage… Je rafistole comme ça la cuisine… La vieille faisait le guet au carreau…
A suivre






