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14 avril 2024

Inexistence

Publié par ditchlakwak dans "Musi-Kwak"
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14 avril 2024

Mort à crédit (295)

Publié par ditchlakwak dans "Mort à crédit" par Louis Ferdinand Céline

« Ah ! Il est habile quand même hein ? Il boit même avec son nez ! Ah ! dis donc ? Hé Papa !… Ah ! c’est son cor hein qu’est joli… Ah ! C’est une belle pièce !… Ah ! Je me demande d’où qu’il peut venir ? »
Dans la matinée plus tard il a déferlé sur notre bled une véritable armée de curieux !… Je me demandais d’où qu’ils pouvaient bien venir ?… Dans ce pays si désert c’était une énigme !… De Persant ? Y avait jamais eu tant de monde !… à Mesloir non
plus !… Ça venait donc de bien plus loin… des autres cantons… des autres campagnes… Ils étaient devenus si nombreux, si denses, qu’ils débordaient sur nos cultures… Tellement ils étaient comprimés… Ils tenaient plus sur la route… Ils pilonnaient dans les champs, les deux remblais se sont effondrés sous les charges de la populace… Ils voulaient tout voir à la fois,tout connaître et tout renverser… Il pleuvait dessus à grands flots… Ça les gênait pas du tout… Ils sont restés quand même comme ça pétris dans la bouse… À la fin des fins ils ont envahi toute notre cour… Ils produisaient une rauque rumeur…
Au premier rang, dans nos carreaux, il s’est formé sur notre fenêtre une sorte de bourbier de grand-mères ! Ah ! c’était joli !… Elles adhéraient contre les persiennes, elles étaient peut-être au moins cinquante… Elles croassaient plus que tout le monde… Elles se bigornaient à coups de riflards !
Enfin l’ambulance promise a fini par arriver… C’était la toute première fois qu’on la risquait hors de la ville… Le chauffeur nous a renseignés… Le grand hôpital de Beauvais venait tout juste de faire l’achat… Qu’est-ce qu’il avait eu comme pannes !… Trois crevaisons coup sur coup !… et deux fuites d’essence… Il fallait maintenant qu’il fasse vite pour être rentré avant la nuit… Nous avons fait glisser le brancard… On a pris chacun une attelle… Il fallait pas perdre une seconde !… Il avait une autre frayeur le mécanicien… c’était que son moulin se débraye… Il fallait pas qu’il s’arrête !… pas du tout !… pas une seconde !… Il fallait qu’il tourne même sur place !… Mais ça présentait un danger à cause des petits retours de flamme… On est partis chercher Courtial… Les gens se sont rués sur les issues. Ils nous ramponnaient tellement fort… Ils bloquaient si bien la voûte et le petit couloir, que même en leur foutant des trempes, en fonçant dessus à toute bringue avec le pandore, on est passés en laminoir… On est revenus vite avec la civière, on a glissé les attelles par les deux coulisses exprès jusqu’au fin fond de la bagnole… ça s’emboîtait exactement. On a refermé dessus les rideaux… Les grands cirés noirs… Et c’était fini !… Les paysans ils se causaient plus… Ils ont ôté leurs casquettes… Toutes les péquenouilles, les jeunes, les vioques, elles se faisaient plein de signes de croix… les pompes bien foncées dans la boue… Et que je te pleus des pleines cascades… Elles ruminaient toutes leurs prières… Dessus ça coulait Nom de Dieu !… Alors le chauffeur d’ambulance il est monté sur son siège… il a poussé l’allumage… Pe ! Pe ! Tap ! Te ! Pe ! Tap ! Pe ! Pe ! Des renvois terribles !… Le moteur il était mouillé… Il renâclait par tous les tuyaux… Enfin ça se décide !… Il fait un bond… Il en fait deux… Il embraye… il roule un petit peu… Le chanoine Fleury alors quand il voit comme ça le truc partir… Il pique un sacré cent mètres !… Il pousse à fond. Il jaillit de la route en voltige… Il saute sur le garde-boue !… Il a fallu qu’on coure nous autres ! Et qu’on l’arrache de vive force ! Il se rebiffait tout sauvage !… On l’a renfermé dans la grange ! Et d’un !… Mais le moteur une fois bloqué il voulait plus du tout repartir ! Il a fallu qu’on pousse en chœur
jusqu’à la crête du plateau… qu’on redonne encore de l’élan… Du coup, elle a dévalé la neuve ambulance dans un raffut de râles et de saccades à travers toute la descente… encore près de trois kilomètres !… Ah ! c’était du sport !… On est revenus nous vers la ferme… On s’est assis dans la cuisine… On a un peu attendu… que les gens se lassent et se dispersent… Ils avaient plus rien à regarder, c’est évident… mais ils bougeaient pas quand même !… Ceux qu’avaient pas de parapluies, ils se sont installés dans la cour… dans le hangar du milieu, ils cassaient la croûte ! Nous avons refermé nos volets.
On a recherché dans nos affaires, dans le peu qui restait à la traîne ce qu’on pourrait bien emporter ?… en fait d’habillements possibles… Faut le dire, y en avait pas chouia ! La vieille elle a retrouvé un châle… elle gardait bien sûr son falzar, toujours frusquée comme nous autres. Elle avait plus de jupe à se mettre… Question d’aliments, il restait encore un peu de couenne dans le fond du saloir… assez pour une pâtée au clebs… On l’emmenait aussi à la gare… On l’a fait bouffer. J’ai découvert heureusement un petit velours à côtes derrière la penderie… Une requimpette à boutons d’os ! Un vrai costard de garde-chasse… C’est les mômes qui l’avaient paumé… Ils l’avaient pas dit à personne…
En plus de mon faux raglan… ça me ferait tout de même de la chaleur… et toujours la culotte cycliste !… Comme linge, c’était fleur totale ! pas une seule liquette !… Question des tatanes ?… les miennes elles tenaient encore, je les avais un peu
fendues à cause des pointures trop étroites… et puis rambinées par-dessous avec des sandales… c’était souple mais c’était froid !… La daronne elle aurait du mal à finir la route à cause de ses charentaises enfilées dans des caoutchoucs. C’est ça qui retenait bien la flotte… Elle se les est enroulées en paquets avec des ficelles et autour des vieux journaux… pour que ça lui fasse des vraies bottes et que ça branle plus dans les panards… Persant c’était encore assez loin !… Et Beauvais bien davantage… Il était plus question de voiture !… On s’est fait repasser un peu de jus… Et puis on s’est rassemblés avec le pandore… C’est lui qui devait nous escorter, il tenait son gaye par la bride qu’avait toujours pas son fer !… Le curé aussi voulait venir !… J’aurais bien aimé qu’on le plante là !… Qu’on l’enferme à clef derrière nous… Mais il faisait un boucan infect aussitôt qu’il se croyait tout seul… C’était donc pas une solution !… Supposons qu’on le laisse en carafe, qu’on le boucle dans sa case… Et puis
qu’il fracasse tout ?… Qu’il s’échappe ce possédé… qu’il escalade sur les toits ?… Et qu’il se foute en bas d’une gouttière ?… Et qu’il se casse deux ou trois membres ?… Alors qui c’est qu’est bonnard ?… Qui c’est qu’on accuse ?… Bien sûr c’est encore notre pomme. C’est nous qu’on écroue !… ça faisait pas l’ombre d’un petit pli !… J’ai donc été ouvrir sa lourde… Il s’est projeté dans mes bras !… Il me chérissait éperdument… Par exemple, on trouvait plus le clebs… On a perdu au moins une heure à le filocher… dans le hangar, dans la grange… Il n’était nulle part… ce puceux… Enfin il a rappliqué… Nous étions fin prêts…

A suivre

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