Voilà, un matin je vois personne (38)
Voilà, un matin je vois personne. plus une infirmière. les médecins passent pas. eux qui passaient si réguliers. ni une ni deux je me dis : ça y est !. dans les conditions très sensibles que vous y êtes total de votre vie, et pas au « pour », illico sonnant !. vous avez l’intuition directe, vous savez avant que tout arrive, implacable, que c’est pour vous pas pour un autre. la certitude animale. la connerie de l’homme dialectise tout, brouillami-nise.
Passent encore un jour et une nuit. personne me dit rien. je vois plus une fille de salle autour. un agonique mort. reste en plan, tel quel, sur le flanc, tout jaune, gueule ouverte. plus un interne. y a plus que moi et les râlants. j’ai eu beau tirer la sonnette des fois et des fois.
Tout de même quelqu’un !. pas une infirmière. un chauffeur !. dans le grand encadrement de la porte. je dis grande ouverte. immense !. à deux battants !. un homme que je connais. le même chauffeur qui m’a amené. oh ! pas un brutal !. un costaud bien calme. il est pas en « gardien de prison ». il est en « civil », tunique gabardine. en gabardine la même que moi, « modèle Poincaré ». je vous donne ce détail, il vous semblera peut-être futile. croyez pas ! croyez pas !. la circonstance !, corrects tous les deux !… plus que moi et lui dans les deux salles, et les crevards… plus une infirmière, plus un stagiaire, plus un interne,.. « Komm » ! il me fait. pas la peine !… je savais. il me ramenait au trou.
Je peux dire que j’ai bien des souvenirs pour une vie de miteux comme la mienne. et pas des pittoresques gratuits. des souvenirs payés ! même horriblement cher payés. eh bien là, de vous à moi, la circonstance me tient à cœur. ce chauffeur-là, me faisant « Komm ! » dans l’embrasure de la porte. ni brutal, ni rien. immobile, campé. qui me ramenait au trou. de l’autre côté de la ville. sans escorte. sans menottes. en toute confiance. en limousine. et que ça serait encore bien des mois. l’impression me demeure.
Des mois de trou pour vous c’est rien bien sûr. évidemment.
Ça a été bien des mois, en fait. qu’ils se décident s’ils me livreraient ?. me garderaient ?. l’article 75 au cul. tous les journaux de Copenhague absolument sûrs certains que j’avais vendu, on ne savait trop, mais au moins les défenses des Alpes. l’article 75 faisait foi !. ça a duré des années leurs réflexions en Haut-Lieu. s’ils me livreraient ?. s’ils me feraient crever en prison ?. à l’hosto ?. ailleurs ?
Tant que vous avez pas vu surgir le chauffeur civil des prisons dans l’embrasure de la porte vous avez rien vu.
Oh ! à présent ça va pas mieux !. pas beaucoup mieux. la preuve que j’écris pour Achille. ou pour Gertrut !. foutre des deux ! des dix !. des vingt !. sales satanés pingres bas de plafond. Celui qui voudra !. boyaux !
Norbert Loukoum, je le fais exprès, ça l’emmerde, je lui parle exprès du cabanon. il y a jamais été, pardi !. lui !. ni Achille !. Malraux non plus. Mauriac non plus. et le fœtus Tartre !. et Larengon !. la Triolette aux cabinettes !. comme ça toute une clique fins madrés !. l’élite « tourne-veste » !. qu’arrêtent pas de jouer les effrayants !. « Cocorico Rideau de fer ! ». superbazoukas !. bombes à l’Ouest !. pétards d’Est !. tonnerres partout !… et qui sont que des mous !… des « retraités » de naissance. dès après le biberon, la nourrice un peu langoureuse, le cher lycée, le petit ami de cœur, « l’emploi réservé ! » hop ! dix douze dépiautements, renfilements de chandails.. ç’en est fait ! la forte pension Caméléon ! gagné !… pension « indexée » !… et la Promenade des Anglais !… un peu de pissotière. distinction !… l’Académie !… Richelieu !. les croûtons !. pas payeurs !. jamais !. payés toujours ! terminus au « Quai des Futés ! ». Coupole des rectums et prostates !. « Oh ! vous en êtes un autre, monsieur !. plus doux, plus sensible, plus profond licheur !. Apothéon !. »
Que Richelieu avait bien vu !. Mauriac, Bourget et l’Aspirine !. un moment donné de Décadence les pires frelons tournent drôlement rois !. Louis XIV devant Juanovice aurait pas pesé un demi-liard ! une « fuite » !
Vous froissez pas que je saute ci !. là !. zigzague et revienne !. cette drôle d’histoire de La Publique. vous y auriez été à ma place ?
« Tu trembles toujours ?
— Non. non. non. »
Un certain âge. 63 ans. vous avez plus qu’à dire : non !. non. et vous en aller !. courtoisie !. vous êtes en rab !. combien de fois on vous a désiré mort depuis soixante et trois ans ?. c’est pas à compter !. vous pouvez peut-être qu’on vous tolère encore quelques mois. un printemps ?. deux ?. ah ! mais d’abord avant tout ! bourré ! riche !. riche !. essentiel !. et que vous vous montriez plein de cœur pour vos héritiers !. le véritable Père Noël !. que vous leur donniez par testament, certitude olographe, notariée, cachetée, enregistrée que tout est tout pour eux !. tout pour Lucien !. rien pour Camille !. et que vous vous sentez vraiment mal ! que vous allez pas en faire un autre ! bout de souffle que vous êtes !. bout de pipe !. bout de tout ! que vous pouvez pas traîner ! la langue déjà bien pendante. bien surchargée, plâtre jaune et noir !. alors. alors. alors peut-être ?. on vous trouvera pas si tyran abject, effroyable rapace. pourtant l’unanime avis !. mais gafe à vous !. sursis, vous êtes ! essoufflez-vous !.
crachez tout jaune !… boquillonnez !… si ils vous forcent à vous lever ?… butez !… croulez !… faites venir le prêtre. l’extrême-onction fait un de ces bien aux personnes qui n’espèrent qu’en vous !… qu’en votre dernier souffle !… c’est effrayant ce qu’un agonique peut briser les nerfs des familles !… cette cruauté d’en pas finir !… le sadisme des « derniers moments » !… extrême-onction, partie remise !… ah, combien vous rendez de gens fous, agoniques gnangnans !
A suivre






