Tout d’un coup j’entends « nun ! nun ! » (67)
Tout d’un coup j’entends « nun ! nun ! » Raumnitz !. c’était lui, sa voix : « nun ! nun ! » le voilà !. ! regarde le Papillon sur le flanc. il regarde les gens, le cercle autour. ils disent plus rien. nun ! nun !… tout ce qu’il dit. il palpe les chaînes ! nun ! nun ! et il s’en va !. il remonte chez lui, le palier au-dessus, avec ses chiens. il doit revenir de la gare. son palier, au-dessus de notre chambre. il s’arrête, il se penche à la rampe. « Docteur ! Docteur ! » il m’appelle.
« Je vous prie !. tout à l’heure ?. si vous avez un moment !.
— Certainement, Commandant !. Certainement ! »
Laval, je dois aller aussi le voir. je dois aller aussi chez le Landrat. aussi Bon Dieu au Fide-lis !.. trente. quarante alités graves au Fidelis !.. plus Mme Bonnard, 96 ans. et encore trois !. quatre !. cinq !. six visites à l’autre bout du bourg !. j’irai !. j’irai pas !. le Landrat c’est aussi pour Bébert ! les os de volaille pour Bébert. je mendigote à fond chez le Landrat, je suis bien avec la cuisine. je montre Bébert à la cuisinière, elle est ravie. elle l’adore, je le sors de son sac. il fait la loi, à la cuisine. on s’en va plein d’os !. et pas que des os !. de la viande après !. on profite un peu avec Lili. il a ce qui faut, je vous assure, le Landrat. pas un régime qui maigrit !. je connais sa table, je vois sa cuisine. tous les jours on lui apporte deux, trois, quatre pièces !. et des sérieuses !. je vois. chevreuil, poulardes, bécasses. la Forêt Noire est giboyeuse. les gardes-chasse sont à lui !. Landrat et Veneur !. il est aussi bien nourri que Pétain. que de Gaulle à Londres. que la Kommandantour à Paris. que la Kommandantoura, demain !. que Roosevelt sur son yacht !. que] Franco à Madrid. et que « Tito-Buffet-du-sourire !. » D’abord et d’un, donc !.
Bébert dans son sac ! retour à l’hôtel !… et on s’en va ! ah ! d’abord baise-main à la dame !…
« Au revoir, madame Bonnardt au revoir ! »
Et je m’en vais !… en revenant je monterai chez Raumnitz… sûrement il veut me parler de la gare. peut-être aussi du Papillon. même, certainement.
Je me doutais !. les gens pas du tout partis !. notre palier regorgeait de troupes landsturm et de civils des trains, de la gare, soi-disant réfugiés de Strasbourg. les altercations !. s’engueulaient !. de ce qu’ils avaient vu et pas vu !. ah ! l’armée Leclerc !. ah ! les Sénégalais coupe-coupe !. quels détails !. nous en avions aucune idée, nous les planqués de Siegmaringen !. ah ! pas la moindre !. sûr, certain y en avait que pour eux, ces rescapés des pires massacres !. ils tenaient l’escalier et le palier et la porte des gogs. en somme une autre invasion. ils montaient pisser par trois. par quatre. par dix !. ils s’arrêtaient à Papillon. ils le regardaient. l’enchaîné Papillon sur le flanc, la tête tuméfiée, gonflée, un noyé !. ils faisaient cercle autour. ils lui auraient bien parlé, demandé ce qu’il faisait ? – elle Clotilde, à genoux à côté, leur racontait tout !. par bribes et sanglots, comme elle pouvait ! l’abominable guet-apens ! le peuplier !. douzième ?. treizième ?. elle en perdait dans les pleurs !. et le petitruisseau !. les réfugiés de Strasbourg, tout de suite, l’envoyèrent aux pelotes !. aht ils étaient pas en humeur d’entendre des jérémiades comme ça ! pour eux ces salades ? tout stupide ! enfantin ! inepte !. eux, ils avaient vu quelque chose !. eux, ils sortaient des horreurs ! des vraies !. eux pouvaient parler ! ils voulaient pas qu’on leur en conte !. d’abord ce Papillon, qui c’était ?. et d’un ! un flic !. une bourrique ! un indic ?. et cette fille-là ? cette pleurnicharde ? quel boxon ?. plus Clotilde leur en racontait, plus tendre, plus à plaindre, à bout de larmes.. le peuplier!. septième ?. douzième ? sachant plus !. plus elle leur tapait sur les nerfs !. qu’elle leur provoquait la crise !. ils étaient pas sortis de Strasbourg, et par quel miracle !. eux !. et des Sénégalais « coupe-coupe » ! pour écouter les pleurnichages de cette fille à genoux sur son mac !… non !… eux ils pouvaient hurler un peu !… ce qu’ils avaient vu, eux ! et subi !… torrents de sang, eux !… pas des rigoles ! pas des mouchoirs !… des décapitations en masse ! pendaisons ! des pleines allées d’arbres ! entières !… guirlandes farandoles de pendus ! elle avait rien vu cette chialeuse ! ni nous non plus !… fainéants, planqués, trouilles !… ni les Sénégalais de Strasbourg, ni les fifis arracheurs d’yeux ! rien vu !… si on les exaspérait avec nos airs de tout connaître !. ils se mettaient même à en parler de plus en plus fort, à s’égosiller, des écharperies de leur Strasbourg !. et qu’ils s’indignaient de cette fille-là, Clotilde, ce culot !. la pleurnicheuse !. qu’elle avait pas la moindre idée !… nous là, non plus, tapées d’œufs !… si fragiles oisifs ! qu’elle avait qu’à y aller un peu ! Strasbourg ! perruche !. qu’elle la regretterait sa frontière suisse !. cabotine ! qu’ils y montreraient les fifis, son douze ! treizième arbre !… ah ! là !… là !… le bon ! la branche à la pendre ! elle les faisait souffrir ! oui. ses balivernes ! écouter ça. que l’armée Leclerc arrive un peu !. ça serait pas un petit guet-apens !… qu’ils lui feraient sortir les boyaux, larmoyeuse conne ! les nègres coupe-coupe !. elle verrait !. elle pleurerait plus pour rien ! qu’elle était infecte à écouter !. insupportable ! « ouah ! ouah ! ta gueule ! » qu’elle se taise ! que les noirs lui couperaient la langue ! spécialistes coupe-langues !. son mac, sa bourrique, avec !. qu’elle se plaindrait plus ! elle avait rien vu !. bluffeuse, simagreuse, fille à flics !. donneuse !. tout le palier approuvait bien qu’elle était provoqueuse, moucharde, pétasse à bourriques ! et c’est tout !. qu’il était temps que les noirs arrivent, la scalpent ! lui coupent le bouton !. qu’elle se tairait, après !. qu’après. que le plus chouette restait à voir ! oui, nous aussi !. tout le truc dans la bouche !. qu’on parlerait plus !. et l’autre là, par terre, l’enchaîné !. Commissaire spécial ?. bidon !. qu’il s’était ficelé de lui-même ! enchaîné lui-même !. pardi !. « ouah ! ouah ! » machinerie de bourrique ! c’est pas à eux qu’on allait faire ! rescapés de Strasbourg ! des réelles véritables horreurs !. oh ! qu’elle était donc à piler ! stranguler là sec ! sur place !… et son flic !… cette fille hystérique, avec ses histoires de frontières, traquenards, patati !… garce ! s’ils auraient été à Strasbourg, elle son flic, ils se plaindraient plus, ah ! la douloureuse poufiasse !
A suivre











