Mais il s’est suicidé Docteur ! (71)
« Mais il s’est suicidé Docteur ! ce porc ! ce lâche ! je l’ai connu allez, Stulpnagel !. vingt fois j’aurais pu le faire pendre ! vous m’entendez ?. vous me croyez ?. Stulpnagel ! vingt fois !. tous ceux du Château aussi ! là !. vingt fois ! et tous ceux de Siegmaringen ! aussi ! vingt fois !. traîtres ?. tous traîtres ! je les connais tous ! et Pétain ! vous me croyez, Docteur ?
— Certainement, Commandant ! Certainement !. vous devez être des mieux renseignés. mais parlez doucement. Commandant ! plus doucement !. pensez à votrre cœur !. »
Je pensais surtout que s’il se foudroyait, là, dans la colère, à côté de moi, je serais pas beau !. « Et à la gare ?. vous avez vu à la gare ? » Je voulais le faire changer de sujet.
« Oui, j’ai vu cette gare. je ne crois pas vous savez, Docteur, à ces sortes de petites émeutes. tout ça : fabriqué !. fabriqué !. des balles se perdent par-ci !. par-là !. faites attention vous-même, Docteur ! ne vous promenez pas tant par les rues.
— Je vous remercie, Commandant ! »
Je tenais pas à ce qu’il m’en dise plus… que ce soit Brinon, lui ou Dache !… les confidences se regrettent toujours. surtout dans les moments dangereux. les confidences sont pour salons, pour belles époques conversatives, bien digestives, som-nolescentes. mais là, les excités partout, et les Armadas plein les airs, c’était jouer titiller la foudre. pas le moment des analyses ! du tout !. le moindre milligramme d’allumette. vous saviez ce qui vous arrivait !
Raumnitz, je vous l’ai dit, avait été le fier athlète. pas le petit hobereau poudré lope ! non, l’athlète olympique !. champion pour l’Allemagne, olympique de nage !. je voyais ce qu’il en restait, là, tout nu sur son lit, de l’Olympique. les muscles’fondus flasques. le squelette encore présentable. très présentable. la tête aussi. les traits Dürer. traits gravés Dürer. dur visage, pas antipathique du tout. j’ai dit. il avait sûrement été beau. les yeux, le regard boche. le regard des chiens dogues. les yeux pas laids. mais fixes. altiers, dirons. c’est rare les têtes qui ont quelque chose, qui sont pas les « tronches-omnibus ».
« Docteur, vous allez au Fidelis ?
— Oh oui ! Commandant !. oh ! certainement ! »
Le Fidelis m’emballait pas, pour des raisons.. je
vous expliquerai.
« Je vous ferai lire une lettre !.
— Plus tard !. plus tard voulez-vous, Commandant !. je descends ! je remonte 1
— Vous revenez ?
— Oh ! certainement !. oui !. enfin, j’espère.
— Faites attention à Brinon ! croyez pas Laval !. croyez pas Pétain ! croyez pas Rochas !. croyez pas Marion !
— J’ai pas à les croire, Commandant ! ils sont où ils sont !. vous aussi. moi aussi.
— Tout de même, lisez-moi cette lettre ! »
Il y tient !. je regarde d’abord la signature. Boisnières. je connais ce Boisnières, il a la garde des « allaitantes » au Fidelis. la pouponnière du Fidelis. c’est lui qu’empêche qu’il se passe des choses, que ça se tienne mal, entre femmes à mômes et les « bourmans » du Fidelis… ils sont au moins trois cents flics répartis en quatre chambrées, deux étages du Fidelis, flics de toutes les provinces de France, qu’ont absolument plus rien à foutre, repliés de toutes les Préfectures. Boisnières dit Neuneuil est « de garde à la pouponnière ». policier de confiance !. « que personne pénètre ! » Neuneuil et ses fiches !. il a un fichier : trois mille noms ! il y tient comme à sa prunelle !. les fifis lui ont pris l’autre œil, combat au maquis ! vous dire s’il peut être de confiance !. je veux pas lire sa lettre, J’ai pas le temps !. je connais un peu le Boisnières-Neuneuil ! sûr il dénonce encore quelque chose. quelqu’un ! peut-être moi ?. je le connais ! un fastidieux !. borgne, galeux à furoncles, et « service-service ».
« Il dénonce encore quelqu’un ?
— Oui, Docteur ! oui ! moi !
— À qui ?
— Au Chancelier Adolphe Hitler !
— Tiens ! c’est une idée !.
— Qu’il m’a vu partir en auto ! oui ! moi ! partir aller pêcher la truite au lieu de surveiller les Français. je ne nie rien, Docteur ! remarquez ! c’est un fait ! je suis coupable ! Neuneuil a raison ! mais vous ne voulez pas lire cette lettre ?
— Vous m’avez tout dit Commandant !. l’essentiel !
— Non ! pas l’essentiel !. votre compatriote Neuneuil a trouvé encore bien plus grave !. c’est son idée !. son idée ! que je sabote la « Luftwaffe » !. que je flambe vingt litres de « benzin » pour aller pêcher ma truite !. et c’est vrai ! tout à fait exact ! je ne dis rien ! tout à fait raison, votre compatriote Neuneuil !
— Oh ! il exagère, Commandant !
— Il a raison d’exagérer ! »
C’était pas le moment de le contredire !. dialectique, mon cul ! tous dans le même sac ! tous ! et leur damnée Luftwaffe ! pour ce qu’elle servait ! j’allais pas lui dire non plus !
« Attendez, Docteur !. attendez ! je l’ai fait venir ! »
A suivre






