Ah ! qu’on est à rire !. à pouffer !
« Commandant, je vous ferai remarquer que moi je n’assassine personne !. moi !. ni ici, ni ailleurs ! que je n’ai pas laissé mourir une seule malade ! moi ! pourtant je vous prie ! les circonstances ! les conditions !. je saisirai l’occasion, je vous ferai remarquer, Commandant, puisque nous en sommes à nous dire. que ces 2 c.c. d’huile camphrée que je vais vous injecter, et dont vous avez tant besoin, je me les procure, non pas chez votre Hof Richter Apotek !… non !… Richter m’a toujours répondu qu’il n’en avait pas !. vous le savez, vous qui savez tout, que cette huile camphrée me vient de Suisse ! et que je l’achète à prix d’or !… par « passeur » ! le mien, d’or ! attention ! pas d’Adolf Hitler ! ni du Reich !… même que j’ai de l’or plein ma chambre ! vous qui savez tout ! que vous demandez qu’à le saisir ! comme les Sénégalais de Leclerc ! mais que vous le saisirez jamais ! que vous savez très bien aussi que vous n’auriez plus d’huile camphrée !.
— Je dois donc vous être reconnaissant, Docteur, si je vous comprends ?
— Certainement, vous devez, Commandant !
— Bien ! toute ma reconnaissance, Docteur ! stimmt ! mais alors, moi aussi, une chose ! j’y tiens ! vous qu’aimez les certificats. je veux que vous portiez témoignage du comportement de ce Boisnières !. que vous avez été témoin, que je devais l’abattre ! que je ne l’ai pas fait ! qu’il m’a positivement défié ! non ?.
— Oui ! oui, Commandant ! c’est un fait !… mais allongez-vous ! et redéshabillez-vous, Commandant ! votre culotte !… seulement votre culotte ! »
Je lui refais une piqûre. sa fesse. et je ramasse mon petit matériel. ampoules. coton. seringue. on entend que ça discute dehors. plus bas. encore notre palier ! tout notre palier !. ils recommencent.
« Où est donc ma femme ?
— Surtout ne remuez pas, Commandant ! votre piqûre !. restez allongé ! au moins cinq minutes. tel quel !. je vais aller voir ! »
J’ouvre la porte. Neuneuil est là !. il harangue !. de la balustrade !. il est même pas descendu !. tout le palier, notre palier, se fout de lui !. les vanes !. ce qu’il a pris !. ils ont tout entendu d’en bas ! les claques !. et comme Raumnitz l’avait traité ! ah Neuneuil !. ah le marle ! sa tronche !. son bandeau !. s’il avait valsé son bandeau !.
« Retourne-z’y ! eh ! dégonflure ! flanelle !. vas-y !. fesse-le !. fesse-le. il a l’habitude !. déculotte-le !. capon !. »
Plein d’encouragements !. mais, oh ! il voulait pas retourner ! il voulait que tout le palier l’écoute !. d’abord ! d’abord !. mais ni eux d’en bas, ni lui d’en haut, voulaient l’écouter ! rien ! personne !. il se met alors à descendre, Neuneuil. une marche. deux marches. il va à eux. « laissez-moi passer. je vais au Docteur ! » Lili est là, chez nous, au 11. elle le laisse entrer. elle lui passe sa boîte, il l’avait laissée chez nous, sa boîte. sa boîte aux fiches. tout Siegmaringen en fiches ! et que ça rebeugle encore ! tout le palier !. il se fait traiter de fiote et d’eunuque qu’il remonte pas dérouiller Raumnitz ! la brute ! l’Oberflicführer ! c’est son fichier lui qui l’importe ! le reste il s’en fout ! « Tenez tous ! écoutez tous !. caves que vous êtes !. retenez bien, tous !. Neuneuil que je suis ! je vous dis : merde !. Neuneuil que je suis !. je vous le jure !. saloperies ! tas de boyaux de vaches. maââârde ! grossièretés, tous ! je sors grandi par ces épreuves ! et je reviendrai de Berlin plus redoutable que jamais !
— Hou !… hou ! poulet !… va te faire dauffer !… eh ! à Berlin ! limace !… poubelle !… »
Comment tout le palier réagit !… mais ils le laissent passer. lui et son fichier. son fichier bien serré sous le bras. et il leur montre ! et il tape dessus !. « C’est mon fichier, oui ! horde d’andouilles !. et tout Siegmaringen est dedans ! cons !. je vais les distraire, moi, à Berlin !. moi, Neuneuil ! ah ! pêcheur de truites !. »
Là il se retourne vers en haut, vers le balcon. il brandit son poing vers Raumnitz !. là, il nargue !. le poing vers l’Oberflicführer !. eux qui conseillaient aller le fesser. soudain !. sec !. ils changent d’avis !. ils rigolent plus !. ils laissent Neuneuil s’en aller. hystérique bravachard, idiot !. qu’il pourrait mettre Raumnitz à bout ! que c’est le fléau un mec pareil. il a pas de mal à descendre tout l’escalier jusqu’à la rue. si on le laisse passer !. choléra pareil ! il peut partir avec ses fiches !. ah qu’on le retient pas !. personne !. même que tout le palier comme fond !. plus un moufte !. et que ça s’en va, redescend au Stam. les Strasbourgeois, les Volksturm, les ménagères. que c’était la vraie cohue devant notre porte, pour les chiottes et pour ma consultation. plus personne ! il a dit des mots Neuneuil que les gens sont redescendus à la brasserie, qu’ils veulent plus être vus sur le palier. avec lui !. le scandale qu’est Neuneuil, tout d’un coup ! même de le regarder !. y a plus que moi sur le palier. il m’appelle d’en bas, que je vienne ! Neuneuil ! il veut me parler moi !. je descends.
« Hein Docteur ! vous les avez vus ! cette chiasse ! tous la colique !. et l’autre là-haut ! vous l’avez vu aussi, Docteur !. cette brute ! buté mufle ! pêcheur de truites ! il me liquide !. bon ! il m’expédie ! il me reverra !. ah ! il croit se débarrasser ! vous aussi vous me reverrez, Docteur ! je vous serre la main ! je vous embrasse ! »
Il en pleurait. en fait il s’en va. pas la direction de la gare !. ni de l’autre côté. côté Fidelis., non !. la route montante. celle de Berlin !. en sortant de l’hôtel, à droite, et puis après l’Herzoggasse, tout de suite à gauche !. la ruelle. je fais signe au schuppo à la porte… que ça va… que c’est d’accord !… qu’il le laisse partir. le schuppo voulait déjà qu’il remonte !… nein ! nein !… que c’est pour Raumnitz ! qu’il part pour Berlin !… qu’il s’en va à pied !… que c’est absolument secret ! tchutt ! tchutt ! je lui fais le signe !… qu’il fasse signe à l’autre !… l’autre schuppo en face. l’autre trottoir. très secret !. et je parle au schuppo.. « Raumnitz befehl !.. gut ! gut !.. » ça va ! Neuneuil peut passer. il part, je dois dire assez gaillardement, d’un bon pas, son fichier sous le bras. « Docteur, bonne chance ! ». il est tout seul sur la route. il disparaît là-bas, pas loin, aux arbres. aux arbres, tout de suite après le Prinzenbau… la route qui monte.
A suivre








