Zut, j’avais pas envie de sortir (74)
Zut, j’avais pas envie de sortir. tout de même il a fallu. pas le jour même mais le lendemain. chercher des rognures pour Bébert. et puisque c’était chez le Landrat, aller voir Mme Bonnard. je vous ai dit, ma plus vieille malade, 96 ans, bien délicate fragile malade. quelle gentillesse !. quelle distinction ! quelle mémoire ! Legouvé par cœur, toute sa poésie. tout Musset. tout Marivaux. il faisait bon dans sa chambre, je restais l’écouter, je lui tenais compagnie, elle me charmait. je l’admirais. pas beaucoup admiré les femmes, je peux dire, dans une pourtant juponnière vie. mais là je peux dire j’étais sensible. je sais pas si Arletty plus tard me fera le même effet. peut-être. le fameux mystère féminin est pas de la cuisse. les cliniques Baudelocque, Tarnier, toutes les maternités du monde regorgent de mystères féminins. qui pondent, saignent, avouent, hurlent ! pas mystères du tout ! c’est une autre onde beaucoup plus subtile que « braquemard, amur et ton cœur ». mystère féminin. c’est une sorte de musique de fond. oh ! pas captable comme ci !. comme ça !. Mme Bonnard, la seule malade que j’aie perdue avait cette finesse, dentelle d’ondes. comme elle disait bien du Bellay. Charles d’Orléans. Louise Labé. j’ai failli avec elle comprendre certaines ondes. mes romans seraient tout autres. elle est partie.
Que je revienne à notre Lowen !… après le départ de Neuneuil nous avons eu presque une semaine tranquille… seulement trois alertes… et deux « urgences » au Fidelis… ça pouvait aller !… mais il commençait à faire froid, octobre 44. ils ont alors eu, au Château, une splendide idée. prévoyante !… les « Commandos bois à brûler ». ça consistait à envoyer des volontaires ramasser brindilles, bois mort, souches et ramener tout ça en énormes fagots, encordés, ficelés, tous les volontaires aux ficelles !. haler tout ça ! vaillamment ! hop ! tout le monde attelé !. hommes, femmes, jeunes, vieux ! et en chantant !. volontaires ? C’est façon de dire. bonnes volontés ! les « mauvaises » kif ! attelées aussi ! des « Commandos au bois » : relever le moral. des hésitants. « Force par la joie » !. le 4e grand Reich est mort, tous les gens et maisons avec, et Beethoven aussi ! choristes à la « Force par la joie ! » Symphoniques ! nom de Dieu, pétard ! le français est pas très symphonique, ces commandos « tous au bois mort » dans les chants et dans la joie, les faisaient plutôt se méfier bien plus, rester chez eux sous leurs paillasses. surtout qu’on les emmenait en pleine Forêt Noire tout près du camp où justement on envoyait nos nourrissons, Cissen. d’où ils revenaient plus. autour du Camp l’endroit choisi pour le travail volontaire des bûcherons de choc. pionniers-brindilleurs-ramasseurs.
Leur profession importait peu !. la bonne volonté qui comptait ! ramener tout le bois, toute la forêt, tout ce qu’il y avait de mort, pour l’hiver ! On aurait rien d’autre ! les mairies. la boche, la française, avaient bien prévenu ! pas de distributions. rien à attendre !.
Et la guerre, alors ? pas finie ! pas le moment de raisonner du tout !. le camion-gazogène attendait les volontaires devant la mairie (Prinzenbau)… assez tôt, six heures et quart. il les emmenait, les ramenait pas. par leurs propres moyens le retour !. autonomes sportifs !. attelés aux troncs d’arbres. la Volga a rien inventé, Buchenwald non plus, la Muraille de Chine non plus, ni Nasser, ni les Pyramides. ni les solides coups de pied aux culs !. il faut que ça avance et c’est tout !. et en cadence ! et tous. ho ! hiss ! chalands de la Volga, pyramides ! ho ! hiss !
« volontaires » qu’on devait se trouver !… six heures et quart, devant notre Mairie (Prinzenbau)…
« Ah ! Céline !… Céline !… cher Céline !… c’est vous que je cherchais !… »
J’allais enfin pouvoir sortir. plus personne sur le palier. tous à la brasserie.
« Ah ! Céline !. Céline ! »
Je dis : voilà le louf !. et pas tout seul. avec une dame. une jeune dame. ils montent me voir. je les fais entrer.
« Céline !. Céline !. j’ai besoin de vous !. je sors de chez Brinon !. il est d’accord !. c’est vous, le scénario ! c’est vous qui me le ferez !. moi, les dialogues, bien entendu !. c’est entendu !. je sors de chez Laval, il est d’accord ! je suis le producteur, metteur en scène ! n’est-ce pas ? vous êtes d’accord ?. l’appareil nous vient de Leipzig !. les Russes sont d’accord, ah ! l’autorisation des Russes, vous n’avez pas idée, Céline ! enfin je l’ai ! »
Il se frappe la poitrine. sa poche. la poche ou est son portefeuille, l’autorisation.
« Je ferai tout !. le découpage !. les dialogues. tout !. le mal que nous avons eu !. Leipzig, penser donc !. Leipzig ! mais vous nous donnez vite votre scénario ! très vite, Céline ! je dois revoir Laval demain ! que ce soit fini ! il est d’accord !. »
Sa dame là. sa femme sans doute. a pas dit mot. elle le laisse parler. et qu’il parle !. une véhémence, un débit, qu’il reste pas en place !. d’un pied sur l’autre. piétine !. piétine et demi-tours !. et plein de gestes !. une force !. comme s’il avait quelque chose à vendre. ah ! tout d’un coup il s’interrompt. il s’aperçoit.
« Oh ! pardon !. pardon, Céline !. j’oubliais ma femme !. notre vedette !. c’est elle, n’est-ce pas ?. que je vous présente !. Odette Clarisse !
— Bonjour, madame ! »
Je l’avais pas tellement regardée, elle. mais son chapeau !. un bibi pas mal. panama à fleurs. et voilette. vous vous rendez compte ?. une voilette ?. au moment où nous en étions ?. l’Allemagne au moment, une voilette !
« Odette sera la vedette du film !… c’est entendu !… Brinon est d’accord !
— Oh ! parfait ! parfait !
— Odette, dis bonjour à Mme Céline ! »
A suivre







