Je vous éloigne de Siegmaringen. puzzle que ma tête !… je vous parlais de la rue à Siegmaringen. des schuppos… mais pas que des schuppos !… des militaires de toutes les armes et de tous les grades. refoulés de la gare. grands blessés de régiments dissous. unités des divisions souabes, magyares, saxonnes, hachées en Russie. les cadres on ne sait d’où !. officiers d’armées des Balkans à la recherche de leurs généraux. plus sachant. ce que vous avez ici même, pendant le grand « rallye-culotte » ! l’Escaut-Bayonne. les colonels plus sachant !. Soubises sans lanternes. vous les voyiez devant les vitrines comme cherchant quelqu’un à l’intérieur. faisant semblant. Abetz avec son gazogène, en panne tous les trois cents mètres, pouvait pas ne pas s’être aperçu que l’armée Dudule filait un très mauvais coton. moi, Abetz me parlait jamais. je le voyais passer, il me voyait pas. s’il était en panne, il regardait ailleurs. bien !. tout de même un matin il m’arrête.
« Docteur, s’il vous plaît !. voulez-vous venir au Château, demain soir ?. dîner ? avec Hoffmann ? sans façon !. entre nous !.
— Certainement, monsieur Abetz ! »
J’avais pas à tergiverser. à l’heure dite, 20 heures, j’étais au Château. la salle à manger d’Abetz. mais ils y étaient pas !. un maître d’hôtel m’emmène ailleurs, l’autre aile, l’autre bout du Château !. couloirs. couloirs. « jamais être l’endroit indiqué !. » une autre petite salle à manger !. danger de la bombe sous la table ! surtout depuis l’attentat d’Hitler !. précautions ! ça y est !. on y est !. l’autre petite salle à manger. coquette. bibelots de porcelaine partout. Dresde. statuettes, vases. mais le menu lui, est pas coquet !. je vois ! il est pour moi !… « spécial Spartiate » ! rien à redire !… on connaissait ma mauvaise langue, mon méchant esprit ! ils y toucheraient pas au menu, eux, Hoffmann, Abetz, ils attendraient que je sois parti ! ils savaient ce qui se racontait chez les vilains, qu’à l’abri des formidables murs, qu’est-ce qu’ils se tapaient eux, les Ministres, Botschafters et Généraux ! ribouldingue et plein la gueule ! matin ! midi ! soir ! gigots ! jambons ! caviar ! paupiettes !… et des caves complètes de Champagne !… on allait me montrer, moi, je voyais, le menu impeccable spartiate !… et même c’est pas la peine que je parle !. Abetz avait son monologue prêt. toute son histoire de « résistant ». la façon qu’il avait amené le drapeau « croix-gammée » du mât de son Ambassade rue de Lille. oh ! quelle très mauvaise rue pour eux, rue de Lille !. je pensais, je l’écoutais, je disais rien. Rue de Lille, la même rue que René !. René-le-Raciste ! René y est resté lui, rue de Lille !. eux bien congédiés, chassés, bottes au der !. René, je le connais un petit peu. il m’a déchiré huit « non-lieu ».
Là, à table, je regardais Abetz, il jouait avec sa serviette. un homme replet, bien rasé. il remangerait quand je serais parti !. oh ! pas ce qu’on nous servait là juste ! radis sans beurre, porridge sans lait !. il pérorait pour que je l’écoute et que je répète. pour ça qu’il m’avait invité !. on nous sert un rond de saucisson, un rond chacun. alors mon Dieu, qu’on s’amuse !. je décide !
« Que ferez-vous, monsieur Abetz, quand l’Armée Leclerc sera ici ! À Siegmaringen ? ici même ?. au Château ? »
Ma question les trouble pas. ni Hoffmann ni lui, ils y avaient pensé.
« Mais nous avons en Forêt Noire des hommes absolument dévoués, monsieur Céline !. notre maquis brun !. vos fifis m’ont raté rue de Lille !. ils me rateront dix fois plus ici !. ce ne sera qu’un moment à passer ! mais vous viendrez avec nous, Céline !
— Oh ! certainement, monsieur Abetz ! »
Il fallait lui casser le morceau, puisqu’on était en diplomates ! je l’avais sur le gésier, le morceau ! encore pire que les radis !
A suivre







