Pourquoi tremblez-vous, Bichelonne ? (88)
« Pourquoi tremblez-vous, Bichelonne ? » Y a de quoi ! y a de quoi !. il raconte. il en bé. gaye ! on lui a cassé un carreau !. un carreau de sa chambre ! Laval on lui en a déjà cassé dix ! des carreaux de sa chambre !. il raconte. il se moque de Bichelonne. pas de quoi trembler !. mais Bichelonne plaisante pas du tout !. il veut savoir qui ?. comment ?. pourquoi ?. un caillou ?. une balle ?. un avion, un souffle d’une hélice ?. un remous ? il est en transe de pas savoir, Bichelonne. qui ?. comment ?.
pourquoi ?… c’est pas qu’il soit trouilleux du tout Bichelonne, mais là tout soudain la panique, de pas comprendre le pourquoi ? comment ?… il sait plus. les avions passent si près de sa fenêtre !… frôlent !… mais peut-être une balle de la rue ?… ou un caillou ?… peut-être ?… il a pas trouvé !… il a cherché toute la nuit. minutieusement !… le plafond, les murs. rien !. pensez s’il s’en fout ce que le Président veut qu’il sache ! que je l’ai traité de ceci ! de cela ! il l’écoute pas ! son carreau, lui !. que son carreau !. comment ?. qui ?. Laval parle pour rien. Bichelonne arpente de long en large l’immense bureau Ier Empire !. les mains jointes derrière son dos. réfléchissant !. réfléchissant !. oh ! il sort pas de son problème !. Laval pourtant lui recommence tout : que je l’accuse de ceci. cela !. et il en ajoute !. que je le trouve ignoble d’avoir sauvé Morand, Maurois, Jardin, Guérard ! et cent autres ! mille autres ! qu’il m’a exprès, moi, sacrifié !. rancune raciale personnelle ! que les nègres de l’armée Leclerc me trouvent là ! me hachent !. tout prémédité !
C’est pas moi qui vais l’interrompre ! il est en pleine fougue !
« Bravo, monsieur le Président ! »
Il requiert. j’applaudis ! il requiert contre lui-même !. devant encore une autre Haute Cour !. la Haute Cour imaginaire !. comme l’autre, le Musée !.
« Bravo, monsieur le Président ! »
Je suis tourné en Suprême-Haute-Cour !. Bichelonne s’occupe pas, écoute pas, il arpente, marmonne. d’un coup il questionne Laval !
« Qu’est-ce que vous croyez ? »
Il se fout pas mal de ce que j ’ai dit. pas dit. son problème lui ! son carreau ! c’est tout ! et il arrête pas d’arpenter. et en boitant. pas la « boiterie distinguée », lui. une véritable claudication !. une fracture mal consolidée. même il veut s’en faire guérir, opérer, avant notre grand retour en France !. et en Allemagne même, opérer !. et par Gebhardt !. Gebhardt je le connais un petit peu. celui-là, encore un phénomène ! j’avais dit d’abord : un farceur !. pas du tout !. il cumulait. six mois général au front russe, commandant d’un groupe de « panzers » et six mois chirurgien-chef de l’énorme hôpital S.S. Hohenlynchen, Prusse-Orientale… charlatan, vous diriez aussi, un clown !… je me trompais. j’ai envoyé le voir opérer un mien ami très anti-boche. ce Gebhardt chirurgien S.S. était bel et bien très habile !… qu’il était dingue ?… certainement ! à Hohenlynchen son super-hostau, six mille opérés, une ville, quatre Bichat !… il organisait des matches de football entre unijambistes. mutilés de guerre unijambistes. il était braque à la manière des superhommes de la Renaissance. il excellait en trois, quatre trucs. la guerre des tanks, la chirurgie. ah ! et aussi ! la chansonnette !. je l’ai entendu au piano. très amusant !. il improvisait. là je peux juger. les boches ont failli avoir pendant cette période hitlérique une certaine race d’hommes « Renaissants ». ce Gebhardt en était un !. Bichelonne aussi. l’autre côté. lui c’était l’X !. ils avaient pas eu, vu, connu, pareil génie depuis Arago. j’ai apprécié, pour la mémoire !. vraiment, le monstre !. pendant qu’il était à Vichy il avait eu le blot des trains. qu’ils arrivent quand même !. envers contre tout ! entreprise d’Hercule !. tous les réseaux, aiguillages, horaires, déviations, dans la tête !. à la minute ! à la seconde !. avec ce qui sautait chaque nuit, aqueducs, ballast, gares, vous pensez la plaisanterie ! et que je te reboume !. rafistole ici !. détourne là ! redémarre !. et que ça ressautait immédiatement ! encore ailleurs ! les fifis le laissaient pas dormir ! l’Europe s’en relèvera jamais de cette folle maladie « transe et zut ! » tout en l’air !. le pli est pris ! il faudra la bombe atomique qu’elle redevienne normale et vivable. là, le Bichelonne, le coup de son carreau. caillou ? coup de fusil ? hélice ? il en pouvait plus. il tenait plus ! déjà ses nerfs à bout, de Vichy. le carreau là, maintenant, c’était trop ! ils l’avaient mouché d’où ?. de la rue ?. dans l’air ?. le carreau ?. je comprenais Bichelonne à bout de nerfs.
Pas que les nerfs qu’ils lui avaient fait sauter ! sa jambe aussi !. ils l’avaient eu en auto !. une petite bombe ! vlof ! voguez, Ministre !. il allait voir l’« Information ». trois fractures mal consolidées, il faudrait qu’on lui recasse sa jambe qu’elle redevienne droite… et il voulait faire ça tout de suite, en Allemagne même ! pas rentrer comme ça à Paris ! il connaissait un peu Gebhardt, il voulait monter là-haut, à Hohenlynchen… Gebhardt lui avait offert. moi j’étais pas chaud. je croyais pas beaucoup en Gebhardt. lui, il en pinçait. bon !… il avait confiance. bon ! mais quelle perplexité, ma doué !. il arrêtait pas de marmonner au lieu d’écouter Laval. il l’arpentait le très grand bureau Ier Empire. il marmonnait du pour !. du contre !. si c’était une balle ?. un bout d’hélice !. il sortait pas de sa réflexion. il était assez marrant avec son énorme crâne. mais Laval le trouvait pas si amusant !. même il commençait l’avoir sec !. il l’avait fait venir, pas pour qu’il se promène long en large, pas pour qu’il marmonne son carreau, mais pour qu’il l’écoute !
A suivre








