Ah ! la Haute Cour !… Docteur ! tenez ! (86)
« Ah ! la Haute Cour !… Docteur ! tenez ! »
Il la faisait ramper la Haute Cour ! parfaitement !… je tâchais l’interrompre un petit peu. qu’il souffle. ça servait à rien !. la façon qu’il était lancé je pouvais pas parler des Delaunys.
Ça serait mieux que je le laisse parler. que je me défile. et que j’avais encore à faire ! passer chez le Landrat, pour les rognures à Bébert. puis à la Milice, des malades. et puis encore à l’hôpital. et puis chez Letrou. et puis le Fidelis !… je tâchai même de l’interrompre. de lui parler un peu de ma médecine, de mes petits ennuis. qu’il me donne peut-être un petit conseil ?. il en savait bien plus que moi !. bien sûr !. il en savait bien plus que tout le monde. en tout !. et sur tout !. bicot, avec sa mèche d’ébène, il lui manquait que le fez crasseux. il était le vrai bicot de « IIIe » qui parle à tous les voyageurs, qui sait mieux que tous ceux qui sont là ce qu’ils devraient faire, ce qu’ils font pas, ce qu’il faudrait. qui sait mieux que le cultivateur planter ses colzas, ses trèfles, mieux que le clerc d’Étude les petites retorseries d’héritages, mieux que le photographe les portraits de « Ire communion », mieux que la buraliste les façons de tricher sur les timbres, mieux que le coiffeur « les permanentes », mieux que les agents électoraux les façons de décoller l’affiche, mieux que le gendarme passer les menottes, bien mieux que la rombière, torcher le môme.
Vous vous reposiez l’écoutant, à condition que vous tiquiez pas ! il vous épiait !. vous aviez pasl’air convaincu ?. il fonçait !. il vous rassoyait pour le compte !
Ah ! ils ont pas voulu l’entendre, Mornet Cie ?. ils ont préféré le fusiller !. ils ont eu tort !. il avait à dire. je sais. je l’ai entendu dix fois, vingt fois.
« Vous pouvez me croire !. j’ai eu le choix !. ils m’ont tout offert, Docteur, oui !. tout !. de Gaulle est allé les chercher !. moi, je les faisais attendre !. les Russes aussi ! »
Je pouvais pas toujours dodeliner…
« Quelles offres, monsieur le Président ? »
Que j’aie l’air un peu de faire attention.
« Mais tout ce que je voulais ! toute la Presse !
— Ah ! ah ! ah ! »
C’est tout, pas plus !… je connais mon rôle d’écouteur. il est assez content de moi. j’écoute pas mal. et puis surtout, je suis pas fumeur !… fumant pas, il aura jamais à m’offrir. il peut me montrer tous ses paquets, deux gros tiroirs pleins de « Lucky Strike ». vous le tapiez d’une cigarette, il vous revoyait plus !. jamais !. ou seulement du feu !. une allumette !
« Les Anglais vous ont tout offert, monsieur le Président ?
— Ils m’ont supplié !. absolument tout, Docteur !
— Ah !. ah ! »
Il m’ébaubit.
« Et je peux même vous donner un nom !. un nom qui vous dira rien !. un nom de l’Ambassade. Mendle ! il m’achetait vingt-cinq journaux ! autant en province !
— Certainement, monsieur le Président ! je vous crois !. je vous crois !.
— Je vais m’amuser, Docteur !. vous m’entendez ? très bien ! très bien ! abattez-moi, je leur dirai ! frappez ! frappez fort !. ne me ratez pas comme à Versailles !. ne tremblez pas ! allez-y !. vous êtes prévenus !. je vous ai prévenus !. vous assassinez la France !
— Bravo, monsieur le Président ! »
C’était le moins que je me montre un petit peu chaud.
« Ah ! vous êtes d’accord ?
— Tout à fait, monsieur le Président ! »
Il m’attendait au détour. il m’envoie sa botte ! « Vous êtes d’accord avec un juif ? »
Ça y est !. le mot ! le mot juif !. c’était fatal qu’il m’en parle ! la vache, il attendait le moment !
Il prend l’offensive.
« Vous m’avez bien traité de juif, n’est-ce pas, Docteur ? oui, je le sais !. pas que vous ! Je suis partout aussi !
— Eux, pas tout à fait, monsieur le Président !… pas tout à fait ! moi, tout à fait, monsieur le Président !
— Ah ! vous me faites plaisir ! vous me le dites en face ! »
Il s’esclaffe. il est pas méchant. mais il m’a pas pris en traître, je savais ce qui devait m’arriver. fatal !.
« Mais vous l’avez écrit vous-même !.
— Oh ! c’était pour mes électeurs !. pour Aubervilliers !.
— Je le sais ! je le sais, monsieur le Président ! »
Encore quelque chose qui le chiffonne.
« Mais vous là, Docteur, pourquoi êtes-vous là ?. pourquoi à Siegmaringen ?. on me dit que vous vous plaignez beaucoup. »
Il se foutait du monde !
« Je suis là, monsieur le Président, absolument par votre faute ! vous qu’avez formellement refusé de me caser ailleurs ! vous le pouviez ! parfaitement ! »
Je prends la moutarde ! merde ! ces airs « de pas savoir » ! je sais ce que je dis !. il serait bien content, bicot torve, que je paye pour la bande ! que j’écope pour la compagnie ! fripouilles, connivents, triples-jeux ! l’addition, ma cerise ! et puisqu’on se dit des vérités. puisqu’il fait joujou au procès. mon tour, la vane !. je somnole plus !.
A suivre





