Mais là (94)
Mais là, pourquoi cette visite sur son 31 ?. pantalon à pli et la dague !. et la croix gammée ? et toute cette escorte ? plein le palier. je voyais pas. enfin, il parle. il s’y met.
« Collègue, je venais vous demander quelque chose. »
Il parle français sans trop d’accent. il est net, bref. il m’expose qu’il a un malade, un blessé plutôt, un opéré, un soldat allemand. qu’il serait heureux que je vienne le voir. il s’agit des suites d’une blessure, un éclat d’obus, qui lui a fait sauter la verge. que ce blessé, soldat allemand, homme marié, voudrait avoir une verge « postiche ». que de telles verges, verges de prothèse, sont dans le commerce, mais seulement en France !. un seul fabricant pour l’Europe. que lui Traub pourrait s’adresser à Genève, à la Croix-Rouge. mais que ce serait beaucoup mieux si j’écrivais directement moi-même à Genève et pour un prisonnier blessé. soi-disant !. soi-disant !. que la
Croix-Rouge était gaulliste… les prisonniers français aussi gaullistes !… moi aussi, gaulliste !… alors ?
« Certainement ! certainement ! »
Certainement ! et de rire !… comme c’était drôle !… si je voulais bien ?… je voulais bien tout !…
Ah ! maintenant autre chose !… un autre motif de sa visite !… là, c’est plus embarrassant. il hésite. « Voilà ! voilà ! j’ai fait savoir à M. de Brinon que j’étais forcé d’interdire aux Miliciens. l’entrée de l’hôpital. »
Pourquoi ?. ils déféquaient plein les baignoires !. et ils écrivaient plein les murs ! et à la merde ! « tout pour Adolf » !. lui, n’est-ce pas, Traub comprenait ! « c’est la guerre ! » mais le personnel ?. les infirmières ?.
« Impossible, n’est-ce pas collègue ? impossible !. je l’ai fait savoir à M. de Brinon. »
Oh ! certainement !. il avait parfaitement agi !.
« Vous êtes de mon avis, collègue ? »
Autre chose encore !. va-t-il m’arrêter maintenant ? se décider ?. les boches sont si fourbes qu’ils vous présenteraient l’échafaud. « coupez donc votre petit cigare !. lieber Herr !… bitte sehr !… allez-y !. l’allumette est de l’autre côté ! » non !. c’est pas encore l’échafaud !. c’est de de Brinon qu’il veut me parler !. de sa prostate. « M. de Brinon est venu me voir. il urine mal. il souffre. certainement, on peut l’opérer !. mais ici ?. ici ?. » moi aussi Brinon m’avait demandé le petit conseil. même réponse que Traub. « au retour » ! comme c’est pratique agréable d’avoir un mot qui arrange tout !. au retour !… pour nous ç’eût été aussi bien la Lune, « le retour » !. qu’est-ce qu’on avait nous à retrouver ? retourner ?.
À ce moment-là Traub change de figure, de mine. là, devant moi !. soudain, là !. il me parle autrement. il me parlait comme à la légère et de de Brinon et de la baignoire. maintenant il me parle très sérieusement. encore de prostate ! mais de la sienne !. sa prostate à lui !. « est-ce que je suis un peu spécialiste ?. » oh non !. mais je connais un peu. il a des ennuis. il urine souvent, comme Brinon. « combien de fois par nuit ?. et par jour ? » je demande… « cinq… six fois… » « Voulez-vous m’examiner ?
— Certainement !… ôtez votre pantalon, je vous prie !… »
Il se lève, il va à la porte, il dit trois mots aux sentinelles. je vois que Lili le gêne. Lili va à la porte aussi. « fais attention que personne entre !… » maintenant, il peut se déculotter. on n’est plus que nous deux. et Bébert. c’est un autre bonhomme, seul à seul. il se décontracte, il se met, on dirait, en confiance. à table ! il m’avoue !. et qu’il en a !. gros ! gros !. que son Hostau est un enfer !. une lutte, un pancrace entre les services ! médecins, chirurgiens, bonnes sœurs !. que tout ça s’accuse, dénonce, s’en veut !. pire qu’entre nous !. c’est à qui qui se fera arrêter !. pour tout !. complots !. pédalisme ! marché noir ! il me racontait en toute confiance, il se soulageait. il me surprenait pas beaucoup. allez soulever un peu le Kremlin !. la Chambre des Lords. Le Figaro. ou LHuma. tous les couvercles ! salons. Partis. Châteaux. populaces. coulisses. monastères. hôpitaux. vous serez fatigué la façon que tout ça se dénonce, se fait arrêter, garrotter, enfoncer des coins sous les ongles.
« Vous me jurez, n’est-ce pas, Collègue ? secret absolu ?
« Professionnel ! professionnel ! »
Il lui venait des larmes. les méchants ! de l’hôpital !. il sanglotait. plus méchants que les gens du Château !
« Vous n’en parlerez à personne ! »
Je jure !. je jure !. pas un mot !. il allait pas demander conseil à l’hôpital !. oh non ! jamais. « peut avoir confiance en moi ?. ya ! ya ! ya !… il me raconte tout, du coup, qu’il a été à Tubingen consulter un spécialiste, un Professor. leur Faculté,
Tubingen !. qu’il lui avait trouvé sa prostate très opérable. assez élargie.. mais que lui Traub, là, se trouvait pas opérable du tout !. pas d’avis du tout !. qu’il avait même une sacrée trouille d’être opéré !. et qu’il me l’avouait ! qu’il me le hurlait !. positivement
peur !… surtout dans les circonstances ! alors moi ? moi ?… qu’est-ce que j’en pensais ?
« La prostate, n’est-ce pas cher confrère, vous le savez aussi bien que moi est facilement congestionnée. on peut attendre. tout rentre dans l’ordre. les chirurgiens, évidemment, ont toujours envie d’opérer. quatre-vingts pour cent des hommes au-dessus de cinquante ans sont prostatiques. vous ne les opérez pas tous ! oh là ! de loin !. ils se pissent un peu dans les talons. alors ?. alors ?. quelle importance ! ils meurent parfaitement de leur belle mort !. ils sentent seulement un peu l’urine. la belle histoire ! vous Traub vous ferez attention, c’est tout ! vous vous surveillerez. pas d’alcool.,. pas de bière. pas d’épices. pas de coïts. et dans dix ans vous retournerez le voir votre spécialiste !. ce qu’il en pensera ? s’il a été opéré, lui ? »
A suivre






