Vous les voyez venir de Russie ! (108)
vous les voyez venir de Russie ! formidables panaches d’escarbilles !… d’où ce cirque d’avions perpétuel, au-dessus des tunnels, des entrées, sorties. boum !… et ça y est !… y a que les attendre ! à la sortie des monts Eiffel, ils sont au moins trente, en manège !… permanents !. les trains viennent s’offrir, ainsi dire !… des cibles ! c’était fait ainsi dire, exprès. on a su plus tard ! Restif savait. il en savait un sacré bout. c’était pas de poser des questions, lui demander pourquoi ? comment ?. il nous conduisait, c’était tout ! Lili, Marion, moi, Bébert. on allait le voir ce train spécial. soi-disant planqué. par des petits détours nous voilà au grand « cinq arches ». triple voie, on traverse. on entre en forêt. là il faut avouer, où il nous mène, les sentiers zigzag, on se serait paumé, tellement il faisait sombre. ils avaient comme abattu les plus grands sapins. vous avanciez sous une voûte. et sous là-dessous un de ces fouillis ! en plus ! branches coupées, entremêlées. on suivait le ballast. les rails aussi. mais ce fatras d’arbres à travers les voies !. sapins Père Noël abattus !. et un plus énorme monceau de branches !. un endroit. et plein de gens autour. Restif savait ! c’était là !. c’était le train dessous ! le train enseveli. sous les branchages !. camouflage total !. mais l’affluence autour, pardon !. s’ils l’avaient trouvé le train secret ! des gens du Lowen, des gens du bourg, des civils et des militaires, un peuple ! et que ça jacassait ! et dans toutes les langues !. pire qu’au Kleindienst !. grivetons camouflés et pas camouflés. des réfugiés français et boches. de tout !. même des crevards du Fidelis, que je croyais au lit. ils étaient là, et qui se marraient !. des familles d’Ost. travailleurs
déportés d’Ukraine. à dix, douze mômes !. toute cette marmaille après les branches. à voltiger, piailler, se balancer partout ! ah, le train mystère !. et les schuppos ! et les S.A. !. et l’Amiral Corpechot, lui-même !. si tout ça commentait dur ! si ça savait !. tout ! et ce que c’était comme train ! le « spécial » d’Hitler ?. non !. pour Pétain ?. pour l’Amiral Corpechot ?. pour Staline ? pour de Gaulle de Londres ?. ils montent dedans pour regarder. tout retourner ! chaises, coussins, fauteuils ! le luxe que c’est !… les parents, les mômes, et les flics… je savais que ça se planquait la nuit, mais jamais j’aurais cru tant de monde !… qu’ils foutaient le camp en forêt peur d’être brûlés dans leurs galetas, les bombes, mais une foule pareille ! la trouille que ça serait notre tour bientôt ! torche comme Ulm ! bientôt ! je veux, c’était assez annoncé !… même les agoniques des vitrines !… y en avait là ! et les pianistes de la buvette.
Ils arrêtaient pas d’y monter, sortir et redescendre des wagons, des deux wagons. et tous une calebombe à la main et allumée ! pour mieux mettre le feu ! même les mômes ! des grappes de mômes ! de quoi foutre toute la forêt en flammes ! tout, ils voulaient voir ! le wagon-cuisine, et les gogs ! les gogs « mosaïque » !… fallait tous qu’ils montent et qu’ils touchent ! la Fête de Nuit dans la Forêt !. kyrielle de calebombes !. fallait qu’ils touchent tout ! « c’était pour Hitler tout ça ? ou pour Leclerc ? ou pour les Sénégalais ? » si y avait de quoi rire, vous pensez ! poufferies ! esclafferies ! ça valait la peine d’être venu !
Restif savait mieux. ce train était un train spécial, « très spécial », que Guillaume Il avait commandé, mais qui n’avait jamais servi. commandé pour le Shah de Perse, spécialement. le Shah en visite officielle au mois d’août le train resté pour compte.
Vous pensez le luxe ! toute l’élégance wilhelminienne, persane et turque mélangée !. vous imaginez ces brocarts, tapisseries, tentures, cordelières ! pire que chez Laval !. divans, sofas, poufs cuirs à reliefs ! et de ces tapis !. ce qu’ils avaient trouvé de plus épais ! super-Boukhara !. super-Indes !. des rideaux d’une tonne, en brise-bise !. oh, ils avaient pas regardé ! de ces appliques-lampadaires style « Lalique Métro » qu’étaient monuments « barisiens », qui tenaient la moitié du wagon. s’il aurait été gâté le Shah !. vous pouviez pas en mettre plus !. je lui dis, je me souviens encore, à Marion. « je sais pas si vous arriverez, mais vous aurez eu du confort ! »
Restif est pratique, tout beau tapis et les brise-bise ! mais la cuisine ?. il veut qu’on y aille. se rendre compte. l’autre wagon. elle est équipée la cuisine !. tout ce qu’il faut !. fourneaux et
marmites !… mais le charbon d’où ?… pas de charbon ! elle marche pas au coke cette cuisine !
« Monsieur Marion, vous occupez pas !… je vais vous chercher 24 poulets, je vous les ferai cuire au Lowen, on les emportera « à la gelée !… »
Voilà le plus simple et pratique. et il les aura ses poulets !… il se vante pas ! Marion est tranquille. on lui refuse rien dans les fermes. et à l’œil !… à lui. nous on nous refuse tout. même à Pétain on refuse tout. même pour les Raumnitz. ils ont pas !. pour Restif, ils ont !. il a le charme.
A suivre








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