Je vous dis pas les noms (111)
Je vous dis pas les noms des ministres derrière l’orphéon. le nom des autres non plus. Marion, ça va, vous connaissez. il marche en queue. c’est sa place par le Protocole, le dernier-né des ministères. neuf on est, en tout. on glisse trop, on peut vraiment plus. l’officier nous remet ensemble, bras dessus, bras dessous, qu’on se rattrape. et qu’on redémarre !. où il peut être cet hôpital ?. on le voit pas !. avec la neige, on voit plus rien !. même agrippés comme nous sommes, on glisse, on n’avance plus du tout !. c’est de la patinoire comme c’est pris. eux, la fanfare, ils peuvent y aller ! ils ont des bottes à crampons ! ils peuvent la jouer la Marseillaise ! nous c’est miracle qu’on plane pas, foute pas le camp à dame !. tous ! et qu’on se relève plus !. qu’on se casse pas tout ! vous pensez si ça proteste !. « lentement ! lentement ! langsam ! » ils entendent rien, ils hâtent plutôt ! où ils nous mènent ? ah, tout de même quelque chose dans la plaine. là-bas !. ça doit être !. sur la neige. quelque chose. loin. un drapeau !. je vois !. un immense drapeau !. ça doit être pour nous !. « flotte formidable drapeau ! ». tricolore, bleu, blanc, rouge, juste devant une sorte de hangar. c’est là qu’ils nous mènent, certain !. pas du tout à l’hôpital. l’officier nous fait signe : halte !. la musique aussi s’arrête. bon !. l’officier vient nous dire quelque chose. bon !. on l’écoute. il parle français. « j’ai la douleur de vous apprendre que M. Bichelonne est mort. il y a dix jours., à l’hôpital !. » il nous montre l’hôpital là-bas !. trop loin pour nous !. même pour le voir !. à travers cette neige !. il nous dit encore qu’on nous a attendus dix jours ! on arrive trop tard !. Bichelonne est en boîte !. sous le hangar, là ?.
maintenant c’est seulement la question de lui rendre les honneurs… un de nous veut-il prendre la parole ?… personne a envie !… trop froid, trop de neige, on grelotte trop. même si emmitouflés mousselines, tapis, doubles rideaux, boudinés, capitonnés, c’est à qui claque le plus des dents ! pas question de parole ! c’est déjà un drôle de miracle qu’on soit arrivé jusqu’ici ! je comprends de mieux en mieux les Retraites. qu’ils se couchaient dans le ventre de leurs propres chevaux ! à même ! les ventres chauds ouverts !. les tripes ! pardi ! horreurs ! c’est vite dit ! nous y a pas de chevaux, y a que cet orphéon militaire ! et ils nous remettent ça !… la Marseillaise ! faut qu’on aille alors au hangar rendre les honneurs ?. c’est nous les honneurs ?. qui qui nous rendrait les honneurs nous si on se fend les crânes ? comme ça glisse !… personne !. pardi !. mais puisqu’on est là, miracle jusque-là, je voudrais au moins voir Gebhardt !… c’est lui qui l’a opéré. il est pas là, je le vois pas, il est pas venu. il a trop d’opérations, il paraît. s’il les réussit toutes pareil ! sûrement il tient pas à nous voir. personne, d’abord tient à nous voir. et pas de gamelles ! nib ! juste une couronne qu’on nous offre ! une couronne chacun, lierre et immortelles !. à force d’efforts et se rattraper, on parvient. il est là sous ce hangar ?. on dépose nos immortelles.. est-ce que c’est Bichelonne ce cercueil ?. pas confiance avec les Allemands. vous savez jamais. en tout cas un beau cercueil ! il a plus de comptes à rendre à personne, Bichelonne !. nous, un petit peu, c’est pas fini !. on a drôlement à s’expliquer ! des comptes à rendre à tout le monde !. même à ceux qui m’ont tout razzié !. je parle toujours de moi !. l’Hamlet lui il l’avait facile philosopher sur des crânes !. il avait sa « securit » ! nous on l’avait pas, nom de Dieu !
L’officier du Protocole voit qu’on veut rien dire.
« Nun ! messieurs ! la cérémonie est finie ! retour, messieurs ! »
A suivre








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