Une occasion de découvrir Ievgueni Zamiatine (URSS).
Evgueni Zamiatine, auteur d’un des romans dystopiques les plus célèbres au monde, « Nous autres », a subi les foudres de la censure du tsar, puis celle de ses anciens amis bolchéviques, jamais soumis aux pouvoirs, toujours en quête de vérité. Il fut, vingt ans avant ORWELL, le premier à dénoncer le totalitarisme sous-tendu par une modernité perverse.Écrite en 1920, Nous Autres est la première « contre-utopie » d’importance avant Le meilleur des mondes d’Huxley (1931) et 1984 d’Orwell (1948)… Ce livre fut interdit par Joseph Staline. Il quitte l’URSS en 1931 et s’installe à Paris, où il vit jusqu’à sa mort le 10 mars 1937. Il est enterré au cimetière de Thiais.
Zamiatine allie une critique féroce du totalitarisme mathématique, rationnaliste et machiniste à une écriture particulièrement poétique et sensible…
Journal intime d’un homme nommé « D-503 », écrit pour nous, Hommes du passé.
Son travail consiste à fabriquer l’Intégral, un vaisseau spatial destiné à convertir les civilisations extraterrestres au bonheur, que l’État Unique prétend avoir découvert.
L’Etat unique, avec à sa tête le Bienfaiteur régente tout pour le bien de l’humanité. L’humanité vit dans d’immenses tours de verre, puisque chacun n’a rien à cacher à autrui. Tout étant cependant pensé pour le mieux, le Bienfaiteur accorde à chacun deux heures de liberté par jour. A cette fin, chacun peut tirer des rideaux et faire ce qu’il veut avec qui il veut, puisque personne ne peut refuser ses charmes à quiconque. Nous sommes au XXXème siècle.(on peut lire le texte en français sur le site http://infokiosques.net/lire.php?id_article=347)
Un extrait: La jaquette. Le Mur. Les Tables
En parcourant ce que j’ai écrit hier, je m’aperçois que mes descriptions ne sont pas suffisamment claires. Elles le sont certainement assez pour le premier venu d’entre nous, mais il se peut qu’elles ne le soient pas pour vous, inconnus, auxquels l’ Intégral apportera mes notes et qui n’avez lu le livre de la civilisation que jusqu’à la page où s’étaient arrêtés nos ancêtres il y a deux mille ans. Il se peut même que vous ne connaissiez pas certains éléments comme les Tables des Heures, les Heures Personnelles, La Norme Maternelle, le Mur Vert, le Bienfaiteur ? Il me paraît à la fois drôle et très difficile de parler de tout cela. C’est comme si un écrivain d’un siècle passé, du XXe si vous voulez, avait été obligé d’expliquer dans ses romans ce qu’est une « jaquette », un « appartement », une « femme » ». Si son roman avait été traduit pour les sauvages, aurait-on pu éviter des notes explicatives au sujet du mot « jaquette » ?
Je suis sûr que le sauvage, après avoir considéré la « jaquette » aura dû se dire : « À quoi bon cela ? Ce n’est qu’une gêne. » Je suis sûr que vous aurez la même pensée quand je vous aurai dit que, depuis la Guerre de Deux Cents ans, aucun d’entre nous n’a franchi le Mur Vert.
Cependant, chers lecteurs, réfléchissez un peu, cela aide beaucoup. C’est bien simple, toute l’histoire de l’humanité, autant que nous la savons, n’est que l’histoire du passage de la vie nomade à une vie de plus en plus sédentaire. Ne s’ensuit-il pas que la forme de vie la plus sédentaire (la nôtre) est en même temps la plus parfaite ? Les hommes n’ont voyagé d’un bout du monde à l’autre qu’aux époques préhistoriques, aux temps des nations, des guerres, du commerce, de la découverte des deux Amériques. Qui, à l’heure actuelle, a besoin de tout cela ?
Je veux bien que l’habitude de cette vie sédentaire n’ait pas été acquise sans peine, ni d’un seul coup. Lorsque, au temps de la Guerre de Deux Cents ans, toutes les routes ont été détruites et se sont recouvertes d’herbe, vivre dans des villes séparées l’une de l’autre par des immensités vertes a paru au début très incommode. Mais après ? Après que l’homme eut perdu sa queue, il n’a pas dû apprendre en un jour à chasser les mouches sans l’aide de celle-ci et cependant, maintenant, pouvez-vous vous voir avec une queue ? Ou bien, si vous voulez, pouvez-vous vous représenter nu, sans « jaquette », dans la rue ? (Il se peut que vous vous engonciez encore dans ces vêtements.) C’est exactement la même chose pour moi, je ne peux me représenter la Ville non entourée du Mur Vert, je ne peux m’imaginer une vie que ne recouvrent pas les vêtements chiffrés des Tables.
Les Tables… Collés sur le mur de ma chambre, leurs chiffres pourpres sur fond or me regardent d’un air à la fois sévère et tendre. Ils me rappellent malgré moi ce qu’autrefois on appelait l’« icône » et me donnent envie de composer des vers, ou des prières, ce qui revient au même. Ah ! que ne suis-je poète pour vous chanter comme vous le méritez, ô Tables, cœur et pouls de l’État Unique ! »