Pêle-mêle

12 août 2011

« Evguénie Sokolov »(6) S.Gainsbourg

Publié par ditchlakwak dans Evguénie Sokolov

En automne mille neuf…, sur les insistances de Stolfzer, j’acceptai non sans humeur de me rendre à Zurich où je devais exécuter une série de fresques pour le compte d’un producteur de cinéma du nom de Loewy, lequel venait de se faire construire sur les hauteurs dominant le lac une somptueuse résidence béton acier et verre blindé. Il s’agissait pour moi de faire courir mes gazogrammes le long des murs d’un hall colossal au centre duquel s’ouvrait un baptistère cerné de colonnes à chapiteaux composites, et dont le sol de mosaïque se pouvait remonter en piste de danse. Cette piscine octogonale était actuellement vide, le hall désert, et l’écho semblable à celui, magnétique, des studios d’enregistrement phonographique, revenait en saccades sous des verrières gigantesques. Pressentant les dangers de mon entreprise, j’exigeai et obtins de mon hôte qui ne vit en cette requête que le caprice d’un génie excentrique qu’une équipe d’ouvriers montât sur les toitures pour y coller en x et z des bandes adhésives, sur le prétexte que la cruauté de la lumière, risquant de fausser mon jugement, en serait ainsi quelque peu atténuée. Enfin, ayant reçu l’assurance que personne en aucun cas ne viendrait me déranger à l’exception de mon valet, lequel s’occuperait du lit de camp que j’avais fait installer au fond de la piscine, de mes repas de régime et des sorties de Mazeppa, je montai sur mes échafaudages d’aluminium, enfourchai ma selle trépidométrique, et commençai à passer les enduits.

 

Bientôt, dans un tonnerre de pets cent fois réverbérés par les verrières et les dalles de marbre, mes lignes noires se mirent à zébrer les murailles de cette nouvelle Sixtine, la fissurant comme sous l’effet de secousses telluriques. Or, un jour qu’une flatulence formidables venait de me faire progresser de trente centimètres, que m’étant légèrement reculé j’appréciais la finesse de mon tracé, j’eus l’intuition brutale d’une présence qui me fit tressauter. Je me retourne, et voici que dans le champ oculaire de mon masque, entre une petite fille assise sur mon lit au fond du baptistère, qui me regarde avec de grands yeux fixes.

Sokolov eut un vertige, un malaise, qui faillit le jeter en bas de son échafaudage. Je lâchai un pet lamentable, arrachai mon masque à gaz, gagnai d’un pas incertain le bord de la piscine, et après quelques balbutiements dilatoires, lui demandai qui elle était et ce qu’elle faisait là, mais ses traits qu’elle avait fort beaux et délicats sous des boucles platine restèrent figés comme moulé dans du polyester. La voix brisée par la honte, je lui répétai mes questions, détachant chaque syllabe, comme espérant confusément avoir à mes pieds un être frustre et rudimentaire, et c’est alors que les commissures de ses lèvres remontèrent lentement en un pâle sourire. Cette enfant diabolique venait donc de percer mon infâme secret. L’idée me vint dans mon affolement d’ouvrir les vannes de la piscine, quand sortant de sa poche un carnet elle y inscrivit quelques chose qu’elle me montra de loin m(invitant à descendre auprès d’elle. L’ayant rejoint je pus alors lire ces mots d’un graphisme appliqué tracés à l’encre verte, je m’appelle Abigaïl, j’ai onze ans. Je restai un moment indécis, puis lui empruntai son carnet et sa plume. Les odeurs pernicieuses que peut-être vous percevez, Abigaïl, ne sont dues qu’à le composition chimique de mes couleurs. Il est probable que le sens exact de ce message lui échappa, tandis qu’au même instant s’échappait de moi-même un vent de force quatre, mais la charmante enfant me sourit avec une telle grâce que mon humeur passa sans transition de la sépia au bleu de prusse et peu à peu, jour après jour, tandis qu’elle usait du papier de bloc-notes et moi d’un paralangage fait de gestuelle, mimiques et grimaces, naquit de nos silences que ne troublaient que le crissement du stylographe et les déflagrations de mes gaz, un sentiment secret tendre et sublime dont je porte encore aujourd’hui au cœur et au bas-ventre les douloureux stigmates. Abigaïl prit l’habitude de venir chaque jour s’assoir sur mon lit au fond de la piscine pour prendre une collation, biscotte ou petit-beurre, et la nuit, je sentais rouler sous ma peau les miettes échappées de ses dents enfantines, qui aiguillonnaient mes désirs criminels embrassant mes insomnies en des érections congestives. Je lui montrais comment je dessinais les aiguilles à coudre d’un trait, et moins le chas en était perceptible, plus elle éclatait d’un rire inaudible et nerveux et m’applaudissait se jetant en arrière sur ma couche.

Une nuit elle vint glisser contre moi sa chai de poulette hérissée au froid polaire du grand hall, et c’est ainsi sur un lit de camp au fond d’une piscine vide où tombaient des étoiles diffuses, que les seuls mots d’amour qu’il m’arriva jamais de prononcer dans ma vie le furent à l’oreille de cette petite sourde-muette. J’y mêlais dans ma frénésie des obscénités effroyables qui sortaient comme d’un ventriloque de mes mâchoires crispées tandis qu’en des excitations asphyxiques et des tentatives orgasmiques instinctuelles s’exaspérait sous moi et hurlait en silence la petite Abigaïl! Je ne pus achever. Par crainte de l’expulsion que je crus imminente d’une flatuosité qui me vint torturer les entrailles à cet instant précis où j’allais rendre l’âme, et dont je redoutais le pestilence, ravalant mon orgasme en pleurant, je m’arrachai à ma saillie. Et ces quelques grammes de millilitres de semence me remontèrent au cerveau, y provoquant une lésion maligne dont je ressens toujours les séquelles en des flashbacks éblouissants. Longtemps en vain ai-je essayé, par des masturbations expéditives, de crever cet abcès qui embrasait mon crâne, mais jamais le lait tiède et caille qui en sortit ne fut celui brûlant de ce soir exemplaire. Le lendemain Abigaïl entrait en internat. J’expédiai en deux jours mes tracés corrosifs et je quittai Zurich.

Cette affaire me laissa six moins dans l’incapacité de peindre. C’est dans cette période d’inaction manuelle que me vint la triste fantaisie d’enregistrer mes gaz lacrymogènes sur les bandes magnétiques dont les premières lectures en high fidelity me mirent dans deux états alternes et distincts. Dans l’un, imaginant l’illustration sonore d’un cartoon que l’on aurait tiré de Crepitus Ventris, l’homme à réaction, je voyais mon héros percer les cumulus, rejoindre les cirro-stratus et gagner d’un jet anal les lyrjets à la course, là coupant son moteur et partir en piqué, ici mettant les gaz et tracer par l’anus de longues traînées de feu, et telle était mon exultation que le rire d’autrefois me reprenait, noyant mon regard éploré de visions sous-marines et hallucinatoires, et l’humeur visqueuse parfois même enflait à mes narines des sphères opalescentes d’où sortaient des limaces comme de chrysalides. Dans le second, je me transportais au concert symphonique et me laissais gagner par une lourde hébétude mélo-maniaque et tétanique.

Une fois revenu de ces transes extrêmes, Sokolov se mit à inscrire en additifs sur ses bases play-back, par la méthode dite de rereconding, tuba, trombone basse, bugle et ophicléide dont il modulait la sonorité et variait le phrasé à sa guise par la décompression contrôlée des intumescences de l’intestin grêle et du gros, symphonie fracassante conduire aurai-on dit sous la baguette d’un rhabdomancien, structurée telle les partitions de canons obusiers et mousquets de l’académie militaire de West-Point utilisés pour l’enregistrement de la bataille de Vittoria, et dont la diffusion fit hurler Mazeppa à la mort et donna audit Sokolov l’idée des gazogrammes multiples, exécutés de même par juxtapositions successives. 

Ainsi naquirent les premières ébauches puis les études pour le zèbre électrocuté actuellement visible au Solomon R.Guggenheim Museum de New York, études où STolfzer trouva matière à une nouvelle exposition.

Ce soir-là j’acceptai pour la première fois de ma laisser approcher par un journaliste. Ceci à cause du bruit qui régnait dans la place et qui masquerait durant l’interview pensais-je celui de mes flatulences, lesquelles étaient devenues de moins en moins contrôlables. Mais les questions de l’Américain, envoyé par la N.B.C., National Broadcasting Corporation, se voulaient insidieuses du genre, Sokolov what il yeur political positions, troublé aussi par la lampe flood du cameraman, je m’en sortis d’abord avec des phrases laconiques énoncées d’une voix cassante, prétendant me soucier peu de savoir si j’avais quelque influence ou non sur la peinture contemporaine, yes of course, je connaissais les travaux suicidaires de Schasberg, Krantz, Gulenmaster, Högenolf, Wogel et autres clowns, no je n’appréciais pas outre mesure leur démarche, mais alors qu’il essayait de me cerner par des questions plus perfides, je réalisai soudainement que les invités s’étaient tus, fascinés par le ton hargneux de mes réponses. Me sentant perdu dans le silence à présent total, je pris un air glacé, mister l’intellectuel lui dis-je, about my painting, let me just say this, et lui arrachant le microphone je le portai d’un geste vint à mon fondement d’où j’extirpai un vent d’une telle densité que je sentis les fèces me couler dans les jambes. Les témoins reculèrent, suffoqués par l’odeur, tandis qu’à proximité de la caméra l’ingénieur du son, l’aiguille de son vu-mètre sans doute bloquée à plus trois décibels, vacillait sous l’impact de ce gaz injecté directement dans son cerveau par ses écouteurs de contrôle.

Les américains passèrent l’intégralité de l’interview, c’est-à-dire avec pet, et vendirent la séquence un peu partout dans le monde où l’on ne se priva point de la diffuser, diffusions donc multiples créant un processus en chaîne où mon gaz pris la force d’une charge nucléaire qui ébranla la terre entière.

Les journaux s’emparèrent du scandale, titrant des choses insanes du genre l’hyperabstraction c’est du vent, mes toiles s’arrachèrent comme des hot cakes à la cote de seize mille dollars le point, et Stolfzer se frottait les mains avec une énergie grandissante. Quant à moi, qui voyais peu à peu s’aggraver mes saignements, je devins nerveux, irascible, atrabilaire, insomniaque, odieux avec mon chien que j’éloignais à coup de botte, jusqu’au jour où la honte au front, je retrouvai la carte du chirurgien Arnold Krupp qui me recommanda sous un faux nom bien sûr à l’un de ses amis proctologue que j’allai aussitôt consulter, lequel décela après un doigté douloureux de volumineuses hémorroïdes internes.

Huit jours plus tard, les douleurs devenues intolérables, j’acceptai de me faire hospitaliser en vue d’une électrocoagulation intrarectale. Je devais en fait en subir deux, et sur ce lit où j’écris ces notes, j’attends aujourd’hui la troisième.

La première, précédée d’une exploration rapide des lésions, détermina une exploision qui arracha l’anuscope et la manche électrique des mains du médecin. Au cours de la deuxième, alors que quelques points venaient d’être exécutés sans anomalie, la dernière application fit jaillir une flamme hors de l’anuscope, laquelle alluma un tampon d’ouate que tenait une infirmière à deux pas en retrait, et cribla le visage et la barbe du praticien de particules de matière fécale. Je ne pris conscience de l’incident qu’en raison du brusque recul du médecin. Mon état devint syncopal avec pouls filant, et l’on dut me faire des injections cardiotoniques et stimulantes.

C’était par trop d’humiliation. Je résolus de mettre un terme à ma lamentable et aromatique existence. Quant au moyen, après avoir pensé au véronal, la logique fit arrêter mon choix sur le suicide aux gaz intestinaux. Je me procurai donc un mètre de tuyau de caoutchouc, pratiquai une incision dans la toile de mon masque à gaz et y introduisis l’une des extrémités du tube que je fixai ensuite avec du chatterton. Et après avoir enduit l’autre extrémité de vaseline, je me l’insinuai dans le fondement.

Tu as vécu Sokolov, me disais-je en inhalant mes gaz, tu as vécu ton inavouable destin. Mais que craindrais-tu de la mort, toi qui ne fus ta vie durant que ferments et putréfactions, signalés, codifiés, séismographiés à jamais par ta main prophétique!

Mon valet, à qui je dus ce survis, me trouva inanimé sur le plancher de l’atelier, à l’instant où j’allais passer, suffoqué par les vomissures qui avaient envahi mon masque à gaz jusqu’aux hublot, sans saisir cependant toute l’ingéniosité de  mon système car par chance, et sans doute en quelque mouvement révulsif durant mon inconscient malaise, j’avais perdu le bout de caoutchouc que je m’étais introduit dans l’anus.

Vint alors la série des orchidacées, issue d’une psychose maniaco-dépressive et d’une technique toute simple, semblable à celle qu’utilisent les femmes pour enlever de la brillance au maquillage de leurs lèvres, l’application après chaque selle de feuilles de papier de soie au fond du plis inter-fessier. Il me fallait user cinq à six feuilles avant que disparaisse toute trace d’excrément, après quoi j’obtenais l’empreinte définitive des plis radiés de mon anus sanglant, empreinte rayonnante qui variait selon l’ouverture des sphincters interne et externe, la pression des doigts, l’émission ou non de gaz durant l’opération et l’abondance des saignements. Une fois le sang coagulé et les feuilles sous verre, cernées de velours cramoisi et de cadres dorés à la feuille, je demandai à mon graveur, en lui recommandant le caractère bas de casse italique, le plus rigoureux à mon sens, d’inscrire les titres de mes oeuvres, autoportrait un, autoportrait deux, autoportrait trois, et ainsi de suie, sur des plaques de cuivre à fixer à la base de chacun des cadres, titres qui exaspérèrent les critiques plus que mes œuvres en elle-même.

Evguénie, me dit Stolfzer au lendemain du vernissage, en posant sur ma table les photocopies des injures de presse, j’y jetai un coup d’œil, Sokolov le magnifique, l’Adonis Hottentot, Scarface, anthropométrie judiciaire, les retombées de Dada, étoiles de merde, Evguénie, j’ai obtenu pour vous une commande officielle, un plafond d’ambassade à Moscou. Je sais à quel haut degré vous êtes allergique aux voyages, mais vous comprendrez que nous ne pouvons refuser un projet d’une telle importance. Songez à la galerie Tretiakov. Il me laissa sur cette absurdité.

Allais-je m’exprimer en tant que gazographe, auquel cas je me voyais mal juché sur ma selle trépidométrique, le bras à la verticale et le visage macule de sépia à la première déflagration, ou s’il s’agissait de ma dernière facture, par quelle acrobatie boschienne serais-je en mesure d’accoler mon fondement à la paroi d’un plafond moscovite.

La solutions me vint à l’aube d’une de ces insomnies dues à cette appréhension de plus en plus fiévreuse d’une nouvelle hospitalisation. J’enduisis deux cent cinquante feuilles de papier glacé d’un mélange d’alun, d’alumine et de gomme adragante, les numérotai au verso avec soin, exécutai autant d’orchidacées sur du papier de soie et les reportai une à une avant qu’elles ne sèchent sur les premières feuilles ainsi préparées. Une fois réalisés ces transferts sanglants, il suffit ensuite à Sokolov de dépêcher avec ce puzzle un élève des Beaux-Arts à Moscou en lui recommandant d’humecter ces empreintes avant de les appliquer au plafond suivant une ordonnance de numéros précis, puis de les décoller après quelques secondes de contact.

Quelque temps plus tard, je reçus un appel téléphonique de l’attaché d’ambassade à Moscou, by the way mister Sokolov, what is the name of your painting. Je réfléchis un instant. Décalcomania, lui répondis-je entre deux vents, et je raccrochai. Comme par un mimétisme atroce, à peine avais-je prononcé ce mot que Mazeppa, après s’être vidé en une longue et sinistre fusillade, des gaz contenus dans ses tripes, se coucha sur le flanc et me rendit son âme.

Abigaïl, m’exclamai-je aussitôt, les yeux brûlants de larmes, que ne puis-je me planter pour toi, non par un pipeau dans les fesses comme ce détail remarquable du jardin des délices au Prado, mais un sifflet à ultrasons qui percerait au premier vent ta surdité et ainsi me reviendrais-tu peut-être telle une petite chienne en ch…

Les cahiers de Sokolov furent trouvés par un interne sous son lit d’hôpital deux jour après accident mortel survenu au cours d’une électrocoagulation intrarectale par explosion ayant entraîné chez ce dernier une large déchirure du sigmoïde.

Quelques points cependant méritent d’être soulignés. Tous d’abord, le fait que l’explosion ne se produisit pas dès l’application du premier point d’électrocoagulation mais seulement au troisième, après un certain délai qui avait permis ainsi à l’ampoule rectale de s’aérer. L’explosion intra-abdominale ne fut pas contemporaine, comme on aurait pu le supposer, d’une douleur immédiate comparable au coup de poignard des perforations. La douleur pelvienne apparut peu après, progressivement croissante. Cette douleur ne fut jamais syncopale, elle procéda pendant quelques heures par ondes successives, comme des coliques utérines, séparées par des phases de sédation durant lesquelles à deux reprises le malade s’assoupit. Elles apparaissaient même à ce dernier si supportables qu’il fallut toute l’autorité de son médecin pour le convaincre de se faire transporter en ambulance à son domicile. L’état du malade permit de faire une anuscopie de contrôle qui ne révéla aucune lésion muqueuse de brûlure ni aucune trace de sang. A aucun moment, aussitôt après l’accident, le ventre ne fut météorisé. Il était au contraire plat et demeura souple pendant plus de trois heures et demie. Aucun phénomène de shock n’apparut, faciès normal, peut-être un peu congestionné, pouls bien frappé, légèrement accéléré, respiration calme.

Sokolov, au dire de son valet, lui aurait alors ordonné de rédiger une note à transmettre à Stolfzer le jour même de son inhumation, qu’il sentait imminente.

Les symptômes rapidement s’aggravèrent et un tableau indiscutable de péritonite par perforation se constitua. A trois heures du matin, le malade fut opéré. Une rupture du sigmoïde, de seize centimètres de long, aux bords mâchurés, fut suturée. Il existait quelques caillots de sang dans le péritoine, et surtout de nombreux débris de matières fécales dans toute la cavité abdominale, jusque sous le foie, qui ne laissèrent guère d’espoir. Et, de fait, Sokolov succombait treize heures après l’intervention, vingt heures après l’accident, au milieu des signes d’une péritonite hyper toxique, dont la gravité avait été soulignée, malgré une apparente rémission au cours de la matinée, par un vomito negro survenu au début de l’après-midi.

L’autopsie médico-légale confirma les lésions constatées à l’opération, ainsi que l’aspect et les limites tout à fait normales de la coagulation thérapeutique sur les hémorroïdes tumorales.

Deux jours plus tard, hydrogène plus oxygène au contact d’une flamme égal gaz tonnant, alors que l’un des fossoyeurs allait jeter la première pelletée de terre, et à cet instant même où selon les souhaits de l’artiste consignés dans sa note Gerhart Stolfzer allumait un cigare, retentit une déflagration sourde qui souffla le couvercle du cercueil. Evguénie Sokolov venait de rendre un dernier soupir anal, une ultime flatulence posthume et vénéneuse à la mémoire des hommes.

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FIN
 

10 août 2011

« Evguénie Sokolov »(5) S.Gainsbourg

Publié par ditchlakwak dans Evguénie Sokolov

Lassé de voir le monde, il m’arrivait cependant de sortir de mon atelier pour m’aller sustenter dans les restaurants à la mode où, pour tuer le temps que prenait ma commande, je chronométrais mentalement celui que passaient les femmes aux toilettes, deux minutes émission d’urine, deux trente émission de poudre et carmins, passé ce laps il me semblait flagrant que l’affaire était plus sérieuse, ensuite d’un œil aussi placide que celui de mon chien je jugeais du degré de leur gêne, inversement proportionnelle aux secondes écoulées, restaurants où mes choix préférentiels allaient aux volatiles, ortolans, alouettes, grives, perdreaux, palombes, gélinottes, lagopèdes, tétras, halbrans, faisans et bécassines, posés sur quelque lit de chou braisé ou purée de haricots jaunes, rouges, beurre ou de Soissons. Quant aux fromages, j’ignorais les double-crèmes, Sarah, chester, cheddar, stilton et hollande gouda dont je jugeais le bouquet trop subtil, au profit de la cancoilotte, du géromé, du munster, de la boulette d’Avesnes, du livarot et du maroilles aux vapeurs ammoniacales, du fromage corse de la région de Niolo, et du vieux Lille dit aussi puant macéré; et je dois dire qu’entre ces pourritures carnées et lactées, mes havanes mes gaz et mes voisins immédiats s’établissait vite un contact rendu encore plus intolérable par mon mutisme flegmatique et mon imperturbabilité faciale.

Or, un soir j’attaquais une grouse en décomposition avancée, à peine venais-je de réclamer des mosers, lâcher les gaz par le fondement était une chose, les donner en renvois ou rot dus au champagne en étant une autre trop commune à mon sens, me parvinrent par la droite des détonations en cascades dont la source ne pouvait certainement provenir de mon chien que j’avais à mon pied gauche. Cela venait en chapelets comme de sous la queue d’un cheval au petit trot, et la fétidité dégagée rappelait elle-même le fumet que précède la sortie du crottin. Le souper-émetteur, qui broyait du homard en solitaire, était un homme d’une cinquantaine d’années, visage osseux, d’une extrême élégance, avec qui j’engageai instantanément les hostilités, et après un tir nourri d’artillerie en prologue, suivi de sa part de salves de mitrailleuse lourde et d’éclats de grenades offensives de la mienne, les tirs de barrages devinrent sporadiques, les deux stratèges décidèrent d’un armistice et nous passâmes aux négociations par voie orale. J’appris ainsi que mon homologue s’appelait Arnold Krupp, qu’il était chirurgien de son état, collectionneur de toiles et gravures de maîtres contemporains de surcroît, et avait entre autres en sa possession deux Klee, trois Picabia et neuf Sokolov. Quant à moi, ne jugeant point à propos de lui révéler mon identité, peut-être pour m’éviter un nouvel exposé, je veux dire le sien, de l’aventure hyperabstraite, je lui présentai Mazeppa, puis me rasseyant j’écrasai et crevai un coussin d’air vicié. Au café, nous en vînmes cependant à parler de Dada. Les surréalistes n’étaient pas loin, ils vinrent aux liqueurs et les hyperabstraits aux cigares que nous eûmes toutefois quelque peine à allumer dans la tempête de nos vents réciproques. Je pense, ma lança Krupp, que deux de mes Sokolov sont des faux. De vulgaires électrocardiogrammes, précisa-t-il en me fixant d’un regard oxydé par l’alcool. J’eus un sourire à la gentiane. Docteur, vous avez en votre possession les gazogrammes cent un et cent deux, les seuls que Sokolov ait réalisés sur le ruban de papier qu’utilisent les médecins cardiologues. Cent un et cent deux, s’exclama Arnold Krupp, exact…exact! Je suppose cher ami que vous êtes un…Moi, lui rétorquai-je en prenant congé, je me déguise en homme pour n’être rien, Picabia, Jésus-Christ Rastaquouère. J’acceptai néanmoins la carte de visite qu’il me tendait de manière si impérativement cordiale tout en me demandant comment les flatulences dont s’enorgueillissait ce répugnant amateur d’art ne lui faisaient pas dévier son scalpel lors d’interventions délicates.

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(à suivre…)

8 août 2011

« Evguénie Sokolov »(4) S.Gainsbourg

Publié par ditchlakwak dans Evguénie Sokolov

Je fis en quatre ans et à mon insu des adeptes, disciples et prosélytes à Boston, New York, Philadelphie, Stuttgart, Amsterdam, Stockholm, et l’on s’accordait à présent à reconnaître en moi le chef de file des hyperabstraits, mot inventé par le critique Jacob Javits au lendemain de ma première exposition. Il se trouva alors des historiens d’art pour s’interroger sur les résultantes problématiques de ce mouvement et sur l’utilité même de son existence, nier l’authenticité de ma démarche et rendre Sokolov et ses délires monocordes responsables en partie  d’une stagnation tragique sinon d’une rétrogradation de l’art abstrait contemporain, arguties qui me laissaient d’autant plus de marbre de Carrare qu’elles étaient fastidieuses à décrypter, et dont je ponctuais la lecture par des pets aromates énergiques et vengeurs.

Par ailleurs que m’importait. J’étais à présent à la Tate Gallery de Londres, à l’Ulster Museum de Belfast, à la Nationalgalerie de Berlin, à la Yale University Art Gallery de New Haven et au Museum of Modern Art de New York, Stolfzer me vendait au prix du platine à tous les grands capitalistes et certains de mes gazomgrammes se balançaient nonchalamment dans les flancs de yachts splendides où se reflétait sur leurs sous-verres striés d’argent par les shakers qu’agitaient les barmen l’eau azurée des piscines flottantes.

Vente, Sokolov, sur ce monde luxueux et dérisoire, et quand dans ces miroirs brisés par tes tracés se dessinent en surimpression les nymphettes se refaisant les lèvres, que ton ubiquité soit le reflet multiplié des vices de la terre. O Sokolov, ton hyperacousie fait sursauter ta main. Regarde aux hublots de ton masque embués par ta fièvre paludéenne et créatrice se dessiner épurés et graphiques tandis qu’oscilloscopes cathodiques et vu-mètres vacillent, serpentent et fluorescent sur les atonalités de Berg et Schönberg dont le dodécaphonisme s’allie à tes gaz contrapuntiques!

A présent, le sang jaillissait à chaque défécation, criblant de fleurs vermeilles l’ivoire des cuvettes, mais mis à part l’intérêt purement esthétique que je portais à ces dessins fugaces, les risques de complications qui pouvaient en résulter à la longue, et dont j’étais pleinement conscient pour les avoir mesurés dans les précis de pathologie médicale, me laissaient indifférent. En effet je m’imaginais difficilement atteint d’un mal irrémissible, assuré que j’étais d’un destin hors du commun,  et si parfois m’effleura l’idée de consulter un proctologue, je l’ôtai vite de mes pensées par la crainte que j’avais d’aller lui venter au visage.

Je dois ici parler de mon aspect physique, car il ne serait pas bon que l’on s’imaginât, arrivé à ce point de mon récit, que j’étais peu soigné de ma personne comme on serait enclin de le croire d’un homme dégageant des odeurs infernales. J’usais volontiers d’huiles pour le bain, de lotions aftershave, d’eaux de cologne subtiles et évanescentes, extract of Comoran Ylang-Ylang et extract of Mygore Sandalwood par Crabtree ans Evelyn, Savile Row, en évitant cependant es lourds parfums d’origine animale dont le mélange avec mes gaz avait donné des résultats si effroyables qu’ils s’étaient traduits chez moi par des nausées et des vomissements. Mes vestons étaient de coupe étroite et de tissu anglais, autant dire très classiques car je n voulais point me donner cet air d’artiste que certains affectent si complaisamment. Cependant mes pantalons étaient invariablement des jeans américains que je choisissais toujours assez amples afin qu’ils s’éventassent aisément. Aucun accessoire, aucun bijou précieux à l’exception d’une montre hexagonale gardée cachée dans mon gousset.

D’aucuns penseraient également qu’avec une alimentation aussi substantielle, aussi riche en matières grasses et protides, ma silhouette en aurait dû être rapidement affectée. Il n’en fut rien. Soucieux de sauvegarder sa sveltesse initiale, Sokolov s’astreignant à surveiller se pesanteur ainsi qu’à des marches forcées où il devenait chien et Mazeppa le maître. Nous bavardions en culiloques, évoquant en quelques pets alertes les chiennes que nous avions connues tandis qu’en leur mémoire, Mazeppa arrosait de sa pisse fumeuse les pneumatiques des véhicules en station puis extirpait sa crotte dont il ponctuait la fin conique en toupillant de joie.

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(à suivre…)

5 août 2011

« Evguénie Sokolov »(3) S. Gainsbourg

Publié par ditchlakwak dans Evguénie Sokolov

Ayant noté au passage la composition exacte de mes gaz, volume pour cent centimètres cube, hydrogène sulfuré traces inconstantes, oxyde de carbone néant, gaz carbonique cinq virgule quatre, hydrogène cinquante-huit virgule quatre, carbures d’hydrogène évalués en méthane neuf virgule huit, azote vingt-six virgule quatre, j’analysai ensuite les limites d’explosibilité des mélanges d’air et de gaz intestinaux, gaz intestinaux pour cent de mélange avec l’ai sept virgule cinq, explosion nulle, huit virgule six, explosion très retardée, neuf virgule neuf, explosion légèrement retardée, onze virgule quatre, treize virgule deux, quinze virgule quatre, vingt-quatre virgule six, vingt-cinq virgule huit, vingt-sept virgule cinq, explosion immédiate, vingt-sept virgule neuf, explosion légèrement retardée, vingt-huit virgule six, explosion difficile, vingt-neuf virgule sept, explosion nulle, enfin je découvrais les noms sublimes de mes anaérobies les plus fétides, Cl. sporogenes, Cl. sordellii, Cl. bifermentans, Pl. putrificum. Approfondissant mon initiation, j’appris que mes intestins contenaient toujours une certaine quantité de gaz dont le rôle apparaissait double, équilibrer la pression atmosphérique, exciter et régler le péristaltisme,d’autre part que mes gaz à l’état physiologique provenaient eux de trois sources, gaz exhalés du sang vers la lumière intestinale, air dégluti, gaz enfin fournis par les processus digestifs successifs. Les premiers paraissant jouer un rôle minime, le second n’en représentant qu’une faible part, je décidai de m’en tenir à l’analyse des gaz fournis par les processus digestifs.

Une petite quantité de gaz carbonique semblait venir de la neutralisation de l’acide chlorhydrique par les bases alcalines des sécrétions contenus dans le grêle. Dans la partie terminale de celui-ci, les microbes normaux interviendraient pour réaliser la digestion de la cellulose et parfaire celle des sucres et des amidons, ‘où résulterait une production de gaz de fermentation acide, hydrogène, gaz carbonique et hydrocarbures, cependant que d’autres germes microbiens attaqueraient les acides aminés, résidu de la digestion, ou les sécrétions albuminoïdes de la muqueuse, et ces processus de putréfaction donneraient de l’ammoniaque, de l’hydrogène, du méthane, de l’hydrogène sulfuré et du gaz carbonique. Fermentation et putréfaction caecocolique droite étant la source majeure des gaz colique, m’apparaissait ici primordiale l’importance de mon régime alimentaire.

Je relevai avec un fiévreux intérêt l’excès de cellulose des légumes secs, légumes verts, fruits à grosses fibres ou fibres dures, mie de pain frais ou raisin, la richesse en amidon du riz et des pâtes alimentaires, et soulignai l’utilité de l’ingestion de protéines dégradées, viandes faisandées, avariées, abats, charcuterie, poissons insuffisamment frais et champignons, et après deux semaines de régime drastique, je fis poser en x des bandes de chatterton adhésif en gutta-percha sur la verrière de l’atelier.

Bientôt les pets musqués tonnèrent avec fureur, les vents carabinés s’exhalèrent sans répit, les flatulences chromatiques s’enchaînèrent avec fougue, les gaz sous pression explosèrent au grand jour, couverts par Berg et Schönberg que des magnétophones diffusaient à un niveau maximum tandis que ma main courait sur le papier comme si j’étais atteint de paralysis agitans. Mais dans le même temps, l’atmosphère s’épaissit peu à peu d’arômes étranges, d’essences fétides, d’émanations putrides, de vapeurs pestilentielles, de miasmes hallucinogènes, d’encens démoniaques, d’exhalaisons à tel point infectes que je crus renoncer, quand me vint à l’idée que j’avais en ma caves et qui m’avait servi pour des natures mortes lors de ma période cubiste, un masque à gaz de type A.N.P., appareil normal de protection. Dès lors je ne vis plus mes burins, plumes et pinceaux qu’à travers les hublots oculaires de cet appareil qui m’isola, vivante charogne, des odeurs et du monde.

Mets ton masque Sokolov, que tes fermentations anaérobies fassent éclater les tubas de ta renommée et que tes vents irrépressibles transforment abscisses et ordonnées en de sublimes anamorphoses!

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(à suivre…)

3 août 2011

« Evguénie Sokolov »(2) S. Gainsbourg

Publié par ditchlakwak dans Evguénie Sokolov

Stolfzer le présenta à quelques jolies femmes qui l’agacèrent profondément pour la bêtise de leurs propos pseudo-analytique et à qui, après une prompte volte-face, il pétait aussitôt à la leur, et ses bulles, dont la puanteur était en partie dénaturée par les parfums que dégageaient ces créatures, leur éclataient au nez, se mélangeant à celles acidulées qu’exhalaient leurs coupes de champagne.

Un tel aplomb, une telle arrogance ne pouvaient que les séduire quand l’une d’elle, s’étant trouvée mal, mais était-ce de mes odeurs ou de la chaleur ambiante, décrocha en tombant l’une de mes eaux-fortes dont la vitre fragile en percutant le sol se brisa net et lui creva l’œil gauche.

L’affaire fut habilement montée en épingle par mon marchand dont l’assurance ostentatoire et personnelle ainsi que celle de la Lloyd’s n’étaient point négligeables, qui nous obtint la une de quelques journaux à forts tirages, lesquels donnèrent de l’incident une version spectaculaire et de Sokolov une image photographique des plus avantageuses.

Les jours suivants, les critiques parlèrent d’hyper-abstraction, d’insistance stylistique, de mysticisme formel, de certitude mathématique, de tension philosophique, d’eurythmie rare, de lyrisme hypothético-déductif, certains autres de mystification, de bluff et de caca. Trente-quatre de mes œuvres furent vendues en quinze jours, la plupart à des Américains, des Allemands et des Japonais, l’une d’elle partit à la St Thomas University Collection à Houston, une autre au Bayerische Staatsgemäldesammlungen de Munich, et ma cote monta telle la balle d’un MAS trente-six, manufacture d’armes de Saint-Etienne, dont la hausse aurait été réglée à douze cents et le cran de mire braqué au zénith. 

Cette brutale notoriété attira chez moi de jeunes éphèbes délicats comme des fleurs d’avril, pantelants de désirs coupables et contenus, aussi des femmes avides et passionnées qui m’invitaient à des soirées où mon chien alibi si souvent me sauvait la face que par gratitude je le gavais de friandises diverses, drops, bonbons anglais, fondants, si bien qu’il prit quelques rondeurs et se mit lui-même à péter pour de bon, et ce n’est que lorsque nous allions dans les night-clubs que je laissais Mazeppa dans la voiture, car j’y pouvais venter tout à mon aise tant les instruments électronique à basses fréquences y étaient diffusés avec force. Il va sans dire que j’évitais les premières théâtrales et d’opéras où l’on n’admet jamais les chiens.

C’est à peu près vers cette époque que commencèrent mes premiers saignements, dus sans doute à des stations assises prolongées.

Cette année-là Stolfzer vendit cent une de mes œuvres, quatre-vingt-trois dessins et eaux-fortes de la série des gazogrammes, et dix-huit peintures dont une à l’Institut of Arts de Detroit, deux au Moderna Museet de Stockholm, une au Marlborogh Fine Art de Londres, une encore à l’Art Museum Ateneum d’Helsinki, et un triptyque enfin à la Staatsgalerie de Stuttgart. Dans le même temps, il m’obtint une exposition à la Galleria Galatea de Turin, une autre à Bruxelles au Crédit Communal de Belgique, et une dernière à l’University Art Museum de Berkeley.

J’eus de nombreuses idylles avec l’un et l’autre sexe car, soit pas égoïsme soit par peur de voir mon secret mis à jour, je ne voulais point m’attacher. J’acquis ainsi la réputation d’un séducteur inconstant, désinvolte et cynique, mais las d’œuvrer sur des partenaires moyennement réceptifs à mes soins, ou atteints d’anaphrodisie sodomique, Evguénie, pas par là, salaud, j’en vins à trouver plus de satisfaction auprès des call-girls et boys qui s’inquiétaient de mon plaisir sans que j’eusse à me préoccuper du leur, poules grasses et gitons imberbes que je prenais parfois en groupe par un besoin, ma sensibilité s’étant vite émoussée, de caresses de mains aux doigts surnuméraires.

Quant à mon expérience homosexuelle passive, elle s’avéra pour moi de si peu d’intérêt que dans les vingt secondes qui suivirent son entrée, j’expulsai tel un lance-roquette le membre inquisiteur d’un pet magistral et définitif.

J’avais pour véhicule en cette période de dandysme venteux une Bentley six et demi litre saloon noire et acier carrossée par Harrison au début du siècle dont je laissais la conduite à mon valet, lequel était isolé de mes émanations par une vitre intérieure, car je faisais en sorte que celui-ci ignorât mon mal, et l’accès de mon opisthodome lui étant interdit quand j’émettais mes gaz, jamais il ne soupçonna l’usage que j’en fis.

C’était par ailleurs un garçon assez simple, un Vendredi craintif apparemment sexué, qui de temps à autre sortait de son mutisme pour m’entretenir en des discours amphigouriques de magie africaine et de métamorphoses.

Je lui faisais parfois arrêter la voiture devant les portes à tambour de quelque palace décadent où je prenais une suite pour la nuit. J’allais d’abord errer dans les halls déserts en y faisant gronder mes tumultueux orages sous les chapiteaux corinthiens et ioniques ou, m’asseyant au bar, je m’enivrais de cocktails anciens, Lady of the lake, Baltimore Agg Nogg, Too Too, Winnipeg, Squash, Horse’s Neck, Tango Interval, White Capsule, Corpse Reviver, et mon préfére, Monna Vanna et Miss Duncan, dans un petit verre, flûte, verser doucement sans mélanger en parties égales Cherry Brandy et Curaçao vert, puis titubant d’alcool et de sucre je m’allais adosser à la paroi de l’ascenseur, en fixant d’un œil glauque les chiffres des étages.

Je me devais par contrat de donner chaque mois à Stolfzer quinze dessins, eaux-fortes ou peintures que celui-ci gardait pour la plupart dans ses greniers dans un but spéculatif, or un matin que j’en étais à ma troisième esquisse, la mains sur le papier en attendant les gaz, une légère inquiétude me vint qui bientôt fit place à l’angoisse, car pas le moindre khamsin ne le moindre aquilon ne voulaient sortir de moi-même. Seul un souffle silencieux ténu comme un soupir parvint au crépuscule à se glisser hors de mon fondement, mais qui ne fit pas osciller ma main d’un cheveu. Et ce fut ainsi le lendemain et les jours qui suivirent, quelques rares siroccos, pas un seul pet tonnant, tant et si bien que la veille de l’échéance je n’avais que ces trois ébauches à donner au marchand. Je lui demandai donc un délai qui ne me fut hélas d’aucun bénéfice. C’est alors que je me décidai à exécuter mes gazogrammes avec le seul recours de ma dextérité manuelle. Ce travail acharné me pris la journée et une partie de la nuit, mais à peine Stolfzer eut-il jeté les yeux sur mes tracés qu’il fronça les sourcils et, après quelques dénégations de la tête, déclara d’une voix sèche avant de claquer la porte que cela ne valait pas un pet de lapin, formule qui me fit hoqueter d’un rire désespéré avant de me plonger dans le profond abattement. Ainsi avais-je abandonné Crepitus Ventris, l’homme à réaction qui m’avait fait vivre inconnu si longtemps, et voici qu’à présent célèbre, j’étais à la merci de mes caprices intestinaux. Deux jours plus tard, je fus réveillé par un vent d’une intensité telle qu’il fit peur à mon chien. Je passai rapidement un peignoir et courus à mon chevalet. Une aube sublime commençait à poindre, le silence était total. Il dura hélas tout le jour et ce n’est que lorsque le ciel s’obscurcit que je quittai mon siège trépidométrique, mais à peine avais-je été debout qu’un autre pet-grenade vint éclater sous moi. Ce manque total de synchronisme et le grotesque de cette situation me mirent les nerfs à nu. Après avoir pensé un instant m’insuffler dans l’anus de l’air à l’aide d’une pompe à vélocipède, je résolus de faire l’acquisition de traités médicaux qui devaient m’instruire de mon mal et m’aider, non pas bien sûr à le guérir, mais à le cultiver.

Je réussis à me procurer les notes de W.C. Alvarez, Hysterical type of non gaseous abdominal bloating, A.F. Esbenkirk, Le volume et la composition des gaz coliques chez l’homme, A. Lambling et L. Truffert, La composition actuelle des gaz intestinaux, étude de leur limite d’explosibilité dans leur mélange avec l’air, J. Rachet, A. Busson, Ch. Debray, Maladies de l’intestin et du péritoine, A. Mathieu et J.C. Roux, Maladies de l’appareil digestif, notes de clinique et de thérapeutique, J.C. Roux et F. Moutier, Le météorisme en pathologie gastro-intestinale, A.R. Prévot, La question des gaz intestinaux, Problème de bactériologie, ses inconnues, A. Oppenheimer, Concerning action of post pituitary extracts upon gaz in intestines, et me plongeai dans leur étude.

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(à suivre…)

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