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24 juin 2017

Journée douce et claire

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï

5 juin 1891


Journée douce et claire, nuit de lune. Je suis en proie à l’inquiétude. Mon activité ne me donne pas satisfaction, tout ce que je fais me semble vain. Il me faudrait encore un autre travail que je ne sais et ne puis faire. Ce matin, ma sœur Tania et moi avons lu une nouvelle de Potapenko, la Fille du général, que Léon Nikolaïévitch aime beaucoup. Après dîner, Liova, Tania, Macha, Viéra Kouzminskii se sont mis à parler d’un voyage à travers la Russie dont ils ont grande envie. Je comprends leur désir, j’ai si peu vu moi-même ! Ma sœur Tania s’est fâchée et s’est écriée que c’était là le désir d’une jeunesse rassasiée de tous les biens de ce monde. Plus tard, les enfants sont allés chez les Zinoviev. Liovotchka m’a accompagnée chez le cordonnier et chez Timoféï Fokanov, un paysan du village qui est malade. Jamais, je n’ai autant désiré être en union avec Liovotchka, causer avec lui ; je ne parle pas d’une vile union corporelle, mais d’une union spirituelle. — Actuellement, c’est impossible. Il a toujours été rude et, maintenant, comme il l’a fait ce soir, il ne cesse de frapper aux endroits sensibles. A propos du voyage des enfants, il a essayé de prouver que, de leur part, ce désir du superflu, provenait de la mauvaise éducation qu’ils avaient reçue. Qui est responsable de cette éducation ? C’est à ce sujet qu’éclata la querelle. J’ai dit que cette éducation correspondait à la vie que menait la famille. Il m’a répondu qu’il y a douze ans s’était opérée en lui toute une transformation, que j’aurais dû me transformer aussi et donner aux plus jeunes de nos enfants une éducation conforme à ses nouvelles convictions. A quoi j’ai répliqué que seule, je n’aurais jamais pu ni su, qu’il parlait beaucoup, passait des années entières à écrire, mais ne s’occupait pas de l’éducation des enfants et allait souvent jusqu’à oublier leur existence.
La discussion s’est terminée heureusement, nous étions redevenus amis quand nous nous sommes séparés. Liova et Andrioucha sont allés à cheval à Pirogov. Je viens de corriger encore un placard de la Sonate à Kreutzer. Il est 2 heures du matin.

Journal de la comtesse Léon Tolstoï
Sophie Tolstoï

17 juin 2017

Tout me semble inquiétant

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
Dimanche, 9 décembre 1890.

Encore une fois, en terminant la journée, j’éprouve un sentiment pénible. Tout me semble inquiétant. Copié le journal de jeunesse de Liovotchka. Aujourd’hui, j’ai réfléchi tout en me promenant. La journée a été claire et extraordinairement belle. Il gèle, — 14 degrés. Sur les arbres, les branches, les herbes, une épaisse couche de neige. Je suis passée près de la grange, puis j’ai suivi la route qui mène à la pépinière. A gauche, le soleil déjà bas sur l’horizon ; à droite, le croissant. Sous les feux du couchant, les blancs sommets des arbres avaient des reflets rosâtres. Le ciel était d’azur et au loin, dans la clairière, une neige éclatante et duvetée. C’est là qu’est la pureté. Comme cette blancheur, cette pureté est belle partout, en tout : dans la nature, dans l’âme, dans les mœurs, dans la conscience, partout elle est magnifique ! Que d’efforts j’ai faits pour la conserver ! A quoi bon ? Les souvenirs d’un amour, même coupable, n’eussent-ils pas été meilleurs que ce vide et cette candeur ?
J’ai joué du piano, d’abord avec Tania une symphonie de Mozart, ensuite avec Liovotchka. Avec ce dernier, cela n’a pas marché et il s’en est pris à moi. Bien que ce mouvement ait été très fugitif et presque imperceptible, le ton hargneux qu’il a pris avec moi m’a si vivement blessée que, sur-le-champ, c’en fut fait du plaisir du jouer à quatre mains et j’ai été envahie d’une affreuse tristesse. L’arrivée de Birioukov a interrompu notre jeu. Les jeunes filles se sont troublées. Tout le monde a cessé d’être naturel. On a beaucoup parlé, mais la conversation était tendue, affectée, désagréable en somme. J’espère que Birioukov ne tardera pas à partir et que Macha se calmera. Mais une fois soulevée, cette sotte histoire ne s’arrangera pas de sitôt. Je lis dans la Revue des Deux Mondes un roman dont l’héroïne, une jeune fille, fait un séjour chez l’homme qu’elle aime et éprouve une grande joie à se voir entourée des objets parmi lesquels il vit. Comme c’est exact !
Mais si ces objets sont des instruments de cordonnier, des bottes, une chaise percée, etc., qu’arrive-t-il ? Non, je ne pourrai jamais m’y faire.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

20 mai 2017

Tout est fini

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
12 septembre 1867.

C’est vrai, tout est fini. Il ne reste qu’un vide immense et une froideur manifeste. C’en est fait désormais de la sincérité et de l’amour. Je sens cela constamment et crains de rester seule avec lui. Parfois, lorsqu’il m’adresse la parole, je tressaille, il me semble qu’il va me dire à l’instant même que je lui suis un objet de dégoût. Mais non, il ne se fâche pas, ne fait aucune allusion à nos relations, mais il n’aime pas. Je n’aurais pas cru que les choses pussent aller si loin, ni que cela me fût si douloureux, si insupportable. Souvent ma fierté se révolte et je suis irritée de l’aimer d’un amour si violent, si humiliant. Maman s’est souvent vantée d’avoir conservé longtemps l’amour de papa. Ce n’est pas elle qui a su se l’attacher, mais bien lui qui savait aimer. C’est un don spécial. Que faut-il faire pour s’attacher quelqu’un ? Il n’y a pas de moyens. On m’avait suggéré qu’il fallait être honnête, aimante, une bonne épouse et une bonne mère. Telles sont les niaiseries que l’on écrit dans les Abécédaires. Aimer ne sert à rien. Il faut être rusée, intelligente, savoir dissimuler tout ce qu’on a de mauvais en soi, car il n’y a pas eu et il n’y aura jamais de gens parfaits. Mais surtout il n’est pas nécessaire d’aimer. A quoi suis-je parvenue avec tout mon amour ? Je n’ai récolté que souffrances et humiliations. C’est affreux. Et à lui, tout cela paraît stupide. « Tu parles d’une façon et agis d’une autre. » J’ai beau fanfaronner, j’ai beau réfléchir, je ne trouve en moi rien d’autre qu’un amour stupide et humiliant et un mauvais caractère qui tous deux ensemble ont fait mon malheur, car le second a été un obstacle au premier. Je n’ai besoin que de son amour et de sa sympathie et je ne les ai pas. Mon orgueil a été piétiné dans la boue. Je ne suis qu’un misérable reptile que l’on a écrasé, je ne suis bonne à rien, personne ne m’aime, j’ai des nausées, deux dents gâtées, une mauvaise haleine, je suis enceinte. Je souffre d’un orgueil impuissant, d’un amour humiliant dont nul n’a besoin et qui m’anéantit et me consume.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

13 mai 2017

Coupable

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
29 août 1867.

Nous nous sommes querellés, rien n’a changé. « Coupable de ne pas savoir jusqu’à présent ce que mon mari aime et ce qu’il ne peut supporter. » Tout le temps qu’a duré cette querelle, je n’ai souhaité qu’une seule chose, qu’elle se terminât au plus tôt et au mieux. Mais tout va de mal en pis. J’hésite, je cherche la vérité, c’est un supplice. Je n’ai pas eu le moindre motif répréhensible. La jalousie, la peur que tout soit fini, perdu. Voilà ce qui subsiste.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

6 mai 2017

Etat de trouble

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
12 janvier 1867

Je suis dans un étrange état de trouble, de tristesse et de précipitation, comme si quelque chose devait finir bientôt. Beaucoup de choses se termineront bientôt et d’une manière terrible. Les enfants ont tous été malades. Avec l’Anglaise, ce n’est ni gai, ni facile. Je continue à la regarder avec hostilité. On prétend que lorsque la mort est proche, on est dans un état de grande préoccupation. Or je suis très préoccupée et je me hâte, car j’ai tant à faire ! Cet hiver, Liovotchka a été très agité, il n’écrit que les larmes aux yeux. Je pense que son roman sera excellent. Tous les passages qu’il me lit m’émeuvent profondément. Est-ce parce que je suis sa femme que j’ai tant de sympathie pour ce qu’il écrit ou bien l’œuvre a-t-elle réellement une grande valeur ? Je crois plutôt que c’est cette dernière hypothèse qui est la vraie. A nous, à la famille, il apporte surtout les fatigues du travail. Avec moi, il est impatient et irascible, aussi me suis-je sentie très seule ces derniers temps.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

 

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