Journée douce et claire
Journée douce et claire, nuit de lune. Je suis en proie à l’inquiétude. Mon activité ne me donne pas satisfaction, tout ce que je fais me semble vain. Il me faudrait encore un autre travail que je ne sais et ne puis faire. Ce matin, ma sœur Tania et moi avons lu une nouvelle de Potapenko, la Fille du général, que Léon Nikolaïévitch aime beaucoup. Après dîner, Liova, Tania, Macha, Viéra Kouzminskii se sont mis à parler d’un voyage à travers la Russie dont ils ont grande envie. Je comprends leur désir, j’ai si peu vu moi-même ! Ma sœur Tania s’est fâchée et s’est écriée que c’était là le désir d’une jeunesse rassasiée de tous les biens de ce monde. Plus tard, les enfants sont allés chez les Zinoviev. Liovotchka m’a accompagnée chez le cordonnier et chez Timoféï Fokanov, un paysan du village qui est malade. Jamais, je n’ai autant désiré être en union avec Liovotchka, causer avec lui ; je ne parle pas d’une vile union corporelle, mais d’une union spirituelle. — Actuellement, c’est impossible. Il a toujours été rude et, maintenant, comme il l’a fait ce soir, il ne cesse de frapper aux endroits sensibles. A propos du voyage des enfants, il a essayé de prouver que, de leur part, ce désir du superflu, provenait de la mauvaise éducation qu’ils avaient reçue. Qui est responsable de cette éducation ? C’est à ce sujet qu’éclata la querelle. J’ai dit que cette éducation correspondait à la vie que menait la famille. Il m’a répondu qu’il y a douze ans s’était opérée en lui toute une transformation, que j’aurais dû me transformer aussi et donner aux plus jeunes de nos enfants une éducation conforme à ses nouvelles convictions. A quoi j’ai répliqué que seule, je n’aurais jamais pu ni su, qu’il parlait beaucoup, passait des années entières à écrire, mais ne s’occupait pas de l’éducation des enfants et allait souvent jusqu’à oublier leur existence.
La discussion s’est terminée heureusement, nous étions redevenus amis quand nous nous sommes séparés. Liova et Andrioucha sont allés à cheval à Pirogov. Je viens de corriger encore un placard de la Sonate à Kreutzer. Il est 2 heures du matin.
Journal de la comtesse Léon Tolstoï
Sophie Tolstoï






