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25 mars 2017

Pourquoi nous somme heureux?

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
28 avril 1866

Les gens se marient et pensent : voilà, je prends une femme qui a tel ou tel caractère, mais ils ne savent pas qu’en elle tout se transformera, qu’en elle se brisera tout un mécanisme. Ils ignorent qu’aussi longtemps que ce mécanisme n’aura pas été brisé et remplacé par un autre entièrement neuf, il est impossible de dire : je serai heureux avec elle. Et ici, c’est moins le caractère de la femme qui importe que tout ce qui exercera sur elle une influence pendant les premiers temps de son mariage. Quand je vois tout le monde envier notre bonheur, je me demande pourquoi nous sommes heureux et qu’est-ce que cela signifie.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

6 janvier 2017

C’est bon d’écrire son journal …

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
26 octobre 1865

C’est bon d’écrire son journal sans doute parce que l’on aime soi-même et qu’on aime sa vie intérieure. D’où vient que les maris qui ont commencé par être amoureux se refroidissent avec les années ? J’en ai découvert aujourd’hui la raison. Les femmes ne deviennent vraiment elles-mêmes que quelques années après leur mariage. Si, parmi des millions, il s’en trouve une qui ne change pas et reste aussi charmante qu’elle l’était avant de se marier, alors le mari de cette femme, à condition qu’il soit un brave homme, restera amoureux d’elle toute sa vie. J’ai terriblement changé. Se pourrait-il que j’aie jamais simulé ? Je suis devenue bien, bien pire. La froideur de Liovotchka ne me touche déjà plus car je sais que je l’ai méritée. Elle ne m’arrache plus de larmes et ne me met plus au désespoir comme au temps où j’étais meilleure et où j’avais plus de douceur et d’humilité. Maintenant, au fait. Nous sommes à Iasnaïa depuis le 12 octobre. Tania dont la santé est mauvaise est restée chez les Diakov. Quel affreux chagrin si je devais la perdre ! Je m’efforce de n’y pas penser. Liova a été malade, maintenant qu’il va mieux, il écrit. Les enfants se portent bien. Je veux sevrer la petite, mais cela me fait énormément de peine et me remplit d’angoisse. Liovotchka m’a appris à tout attribuer à des causes physiologiques et j’ai presque entièrement adopté ce triste point de vue. Petite tante est si faible qu’elle me fait pitié. Je suis trop froide avec elle. N’ai-je donc pas dans le cœur la moindre tendresse ? Je crois que je suis enceinte, ce qui ne me réjouit pas. C’est bizarre, mais je regarde tout d’un œil hostile. Un certain besoin de dominer, de m’élever au-dessus des autres. J’ai moi-même de la peine à le comprendre, mais c’est ainsi.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

15 octobre 2016

J’ai de la fièvre …

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
20 mars 1865.

Voilà deux jours que j’ai de la fièvre et un terrible mal de tête. Devant Liovotchka, je me sens comme un chien malade de la peste, mais je ne le gêne en rien, car il ne fait pas la moindre attention à moi. Quelle tristesse, je ne compte plus pour lui, tandis que moi je lui garde toujours un sentiment aussi ardent, aussi jaloux. J’ai été gâtée. Aujourd’hui, en lisant la critique des Cosaques3 et en me rappelant la nouvelle, j’ai compris que je ne suis que le port où il est venu échouer et que la vie, la jeunesse, l’amour, il a tout donné aux femmes cosaques et à d’autres femmes. J’ai pour les enfants un attachement profond et je me suis consacrée entièrement à eux. Le sentiment de leur être indispensable est mon plus grand bonheur. Quand Tania est suspendue à mon sein ou que Serge me serre étroitement dans ses petits bras, je n’éprouve plus ni jalousie, ni chagrin, ni regret, ni désir, rien… Ils sont malades tous deux, ce qui me prive de toute joie. Le temps est printanier, splendide, mais il ne m’est jamais donné de jouir pleinement de la nature. J’aime Liovotchka, il est gai, courageux et bien portant. C’est affreux de se voir humilier. Mes seules ressources, mes seules armes pour rétablir entre nous l’égalité, ce sont les enfants, l’énergie, la jeunesse, la santé. Être pour lui une bonne femme ; actuellement, je ne suis qu’un chien malade.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

2 juillet 2016

Je suis si souvent seule …

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
25 février 1865.

Je suis si souvent seule avec mes pensées que je cède involontairement au désir d’écrire mon journal. J’ai souvent l’âme lourde, mais aujourd’hui cela me semble bon d’être seule avec mes pensées et de n’en rien dire à personne. Que d’idées me traversent l’esprit ! Hier Liova m’a dit qu’il se sentait jeune, comme je le comprends ! Actuellement, ma santé est bonne, je ne suis pas enceinte. Il m’arrive si souvent d’être dans cet état que cela m’effraye. Liova a ajouté : « Se sentir jeune veut dire sentir que l’on peut tout. » Moi aussi, je veux et je peux tout. Mais dès que ce sentiment passe et que je redeviens raisonnable, je constate que je ne veux et ne puis rien, rien si ce n’est soigner les poupons, manger, boire, dormir, aimer mon mari et mes enfants, ce qui en définitive devrait être le bonheur, mais ce qui me rend triste et, comme hier, me donne envie de pleurer. J’écris en proie à une joyeuse agitation, car je sais que nul ne lira ces lignes. Je suis sincère aujourd’hui car je n’écris pas pour Liova. Il est parti. Les moments qu’il passe avec moi sont comptés. Mais quand je me sens jeune, je suis contente de n’être plus auprès de lui, car je crains toujours d’être bête et irascible. Douniacha assure que le comte a vieilli. Dit-elle vrai ? Il n’a presque plus ces accès de gaieté qu’il avait autrefois et souvent il s’irrite contre moi. Ses travaux l’occupent sans lui donner de joie. Se pourrait-il qu’il ait définitivement perdu la capacité de se réjouir ? Il parle de passer l’hiver prochain à Moscou. Ce sera sans doute plus gai pour lui et je tâcherai que ce projet se réalise. Je ne lui ai jamais avoué… car même avec un mari tel que lui, il arrive que l’on recoure involontairement à la ruse afin de ne pas se montrer sous son mauvais jour, — je ne lui ai jamais avoué que j’avais une mesquine vanité, que j’étais envieuse, qu’à Moscou j’aurais honte de ne pas avoir de voitures, de chevaux, de laquais en livrée, de belles robes, un joli appartement, bref tout ce qu’il faut. Liova est étonnant. Tout lui est indifférent. C’est une grande sagesse, c’est même de la vertu.
Les enfants, voilà mon plus grand bonheur. Quand je suis livrée à moi-même, je m’inspire de l’aversion tandis que la présence des enfants éveille toujours dans mon âme les meilleurs sentiments. Bien que depuis longtemps, j’aie oublié comment et pourquoi il faut prier, j’ai prié hier pour Tania. Avec les enfants, je n’ai déjà plus le sentiment d’être jeune. Je suis calme et heureuse.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Léon Tolstoï

 

9 mars 2016

Quel sentiment étrange!

Publié par ditchlakwak dans Journal de la comtesse Léon Tolstoï
3 novembre 1864.

Quel sentiment étrange ! Dans un entourage si heureux, une peur et une angoisse continuelles et l’idée de la mort de Liova ne me quitte pas. Mes craintes augmentent de jour en jour. J’ai passé cette nuit dans de telles transes, j’avais tant de chagrin qu’aujourd’hui, j’ai pleuré en gardant la petite. J’ai vu nettement comment il mourrait, tout le tableau de sa mort s’est déroulé devant mes yeux. Ce sentiment est né en moi le jour où il s’est démis le bras. J’ai compris tout à coup que je pouvais le perdre et, depuis lors, je ne pense qu’à cela. Je passe mon temps dans la chambre d’enfants. J’allaite la petite, m’occupe d’elle et de Serge, ce qui réussit parfois à me distraire. Je pense souvent que Liova s’ennuie dans notre société de femmes et me sens incapable de le rendre heureux car je ne suis qu’une bonne niania et rien de plus. Ni esprit, ni culture solide, ni talent, — rien. J’aurais voulu que ce qui doit arriver arrivât bientôt, car mes pressentiments ne me trompent pas. Mes préoccupations au sujet des enfants, la présence de Serge sont pour moi une diversion, mais, au fond du cœur, je n’éprouve aucune joie et j’ai perdu ma gaieté. Naguère, j’ai pressenti que le jour viendrait où Liova aurait pour moi des sentiments hostiles, aujourd’hui, je crois qu’il a pour moi une haine silencieuse.

Sophie Tolstoï
Journal de la comtesse Sophie Tolstoï

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